Gilbert MUHIKA/Analyste politique.
Le débat provoqué par les récentes déclarations de Martin Fayulu sur les Banyamulenge mérite mieux qu’une succession de réactions indignées. Azarias Ruberwa affirme que les Banyamulenge sont Congolais. Des membres du Gouvernement rappellent que des Banyamulenge ont combattu et sont morts pour le Congo. D’autres soulignent qu’ils comptent parmi eux des officiers supérieurs, des hauts fonctionnaires et des responsables politiques.
Tous ces arguments ont une portée. Mais aucun, pris isolément, ne suffit à résoudre la question. Car le débat mélange au moins quatre notions différentes : la tribu, l’ethnie, l’origine historique et la nationalité.
Une première question : qu’appelle-t-on exactement une « tribu congolaise » ?
Lorsque Martin Fayulu affirme qu’il n’existe pas de « tribu Banyamulenge » parmi les tribus congolaises, la première réaction ne devrait être ni l’insulte ni l’indignation.
Il faudrait lui poser deux questions simples : sur quelle nomenclature juridique officielle des tribus congolaises cette affirmation repose-t-elle ? Existe-t-il aujourd’hui, en République démocratique du Congo, une liste légale, exhaustive et intangible déterminant quelles communautés ont qualité de « tribus congolaises » et lesquelles ne l’ont pas ? Ces questions sont fondamentales.
Car une communauté peut changer de nom au cours de son histoire. Une appellation relativement récente ne signifie pas nécessairement que les populations qu’elle désigne sont elles-mêmes récemment arrivées sur le territoire. C’est précisément ici que l’histoire doit intervenir.
Banyamulenge : distinguer le nom de la population
L’appellation « Banyamulenge » s’est consolidée relativement récemment dans l’histoire politique et sociale du Sud-Kivu. Mais les populations aujourd’hui désignées sous ce nom ne sont pas apparues soudainement avec cette appellation.
Des populations rwandophones, notamment tutsi, étaient établies dans les hauts plateaux du Sud-Kivu bien avant l’indépendance du Congo. L’histoire de leurs migrations, de leurs implantations successives et de leurs rapports avec les communautés voisines doit naturellement continuer à être étudiée.
On peut donc légitimement discuter de l’ancienneté du mot Banyamulenge. On peut discuter de la manière dont cette identité collective s’est constituée. On peut rechercher comment les administrations coloniales désignaient ces populations. Mais on ne peut pas automatiquement passer de la proposition : « le nom Banyamulenge est relativement récent » à la conclusion : « donc les Banyamulenge ne sont pas Congolais ».
Ce raisonnement comporte un saut logique. Être Congolais n’est pas la même chose qu’appartenir à une tribu C’est probablement le cœur du malentendu. La nationalité est un lien juridique entre une personne et l’État. L’identité ethnique relève de l’histoire, de la culture, de la filiation, de la langue et du sentiment d’appartenance.
Les deux réalités peuvent se croiser. Elles ne sont cependant pas identiques.
La Constitution congolaise elle-même fixe les critères de la nationalité congolaise d’origine. La loi organise également les modalités d’acquisition de la nationalité.
C’est donc d’abord le droit congolais qui doit déterminer qui est Congolais. Et non la physionomie. Non la langue parlée. Non la consonance du nom. Non plus la proximité culturelle avec une population vivant de l’autre côté d’une frontière.
Mourir pour le Congo est admirable, mais ce n’est pas un certificat de nationalité. L’argument avancé par certains responsables politiques selon lequel des Banyamulenge sont morts en défendant le Congo possède une grande force morale et patriotique. Mais juridiquement, il faut aller plus loin. On ne devient pas Congolais parce qu’on meurt pour le Congo. On meurt éventuellement pour le Congo parce qu’on se reconnaît dans cette nation et qu’on la défend.
De même, le fait qu’il existe des généraux, ministres, parlementaires ou hauts fonctionnaires banyamulenge démontre une réalité importante : l’État congolais a reconnu de nombreux membres de cette communauté comme ses citoyens et leur a confié des responsabilités considérables. Mais là encore, la fonction ne doit pas remplacer le droit.
Ce n’est pas parce qu’un homme devient général qu’il acquiert automatiquement la nationalité congolaise.
C’est parce qu’il remplit préalablement les conditions requises que l’État peut normalement lui confier certaines fonctions réservées aux Congolais.
Remettons donc le raisonnement dans le bon ordre. Et il faut éviter l’excès inverse.
Reconnaître cette réalité ne signifie pas qu’il faudrait déclarer que toute personne se présentant comme Banyamulenge est automatiquement congolaise sans qu’aucune vérification individuelle ne soit jamais possible. Ce serait tomber dans l’excès inverse.
Comme pour n’importe quelle autre communauté, des situations individuelles peuvent juridiquement se poser : immigration récente, acquisition de nationalité, filiation, fraude documentaire ou autres circonstances prévues par la loi.
Mais une éventuelle irrégularité individuelle ne peut devenir une présomption collective contre toute une communauté.
On contrôle une situation juridique individuelle ; on ne met pas une ethnie entière en accusation.
Ne confondons surtout pas Banyamulenge, Rwanda et rébellion
Cette distinction devient encore plus importante dans le contexte de la guerre dans l’Est du pays.
Le Congo est parfaitement fondé à défendre son territoire, à combattre toute agression extérieure et à poursuivre tout citoyen qui prendrait les armes contre la République.
Mais il serait extrêmement dangereux d’en déduire qu’une communauté congolaise culturellement ou linguistiquement proche d’une population d’un pays voisin serait collectivement responsable des actes de cet État ou d’un mouvement armé.
Un Banyamulenge peut être patriote. Un Banyamulenge peut également trahir son pays. Exactement comme un Mongo, un Luba, un Kongo, un Nande, un Hunde, un Hema ou n’importe quel autre Congolais. La trahison est individuelle. La nationalité est juridique. L’ethnie est identitaire. Ne mélangeons pas les trois.
Alors, qui a raison ?
Martin Fayulu soulève une question qui peut être historiquement examinée lorsqu’il interroge l’existence ancienne d’une « tribu Banyamulenge » sous cette appellation précise. Mais cette interrogation historique ne suffit pas à nier collectivement la nationalité congolaise des Banyamulenge.
Zéphirin Ruberwa a raison de rappeler qu’il existe des Banyamulenge congolais. Mais cette affirmation politique gagnerait à être accompagnée d’une démonstration historique et juridique plutôt que de reposer uniquement sur l’indignation.
Le Gouvernement a raison de rappeler leur participation à la défense du pays. Mais le patriotisme, aussi admirable soit-il, n’est pas le fondement juridique premier de la nationalité.
Quant à l’argument des ministres, généraux et hauts cadres banyamulenge, il confirme leur intégration historique dans les institutions de la République, mais ne peut à lui seul servir de définition juridique de la nationalité.
Chacun apporte donc un morceau du problème. Personne ne devrait prétendre résoudre toute la question avec un seul argument.
Le Congo doit sortir du procès des origines
Notre pays compte des centaines de communautés et partage ses frontières avec neuf États.
De nombreuses populations congolaises possèdent des prolongements ethniques, linguistiques ou familiaux au-delà de nos frontières.
Si demain nous commencions à déterminer la nationalité de chacun selon la langue qu’il parle ou selon la présence de ses cousins de l’autre côté d’une frontière, nous ouvririons une boîte de Pandore dont personne ne pourrait prévoir les conséquences.
La République doit donc revenir à une règle simple : l’histoire éclaire nos origines ; la Constitution et la loi déterminent notre nationalité ; la justice sanctionne individuellement ceux qui trahissent la République.
Voilà les trois niveaux qu’il ne faut plus confondre. On peut débattre de l’histoire des Banyamulenge. On peut rechercher quand cette appellation est apparue. On peut étudier leurs migrations. On peut même confronter les différentes thèses historiques. Mais lorsqu’il s’agit de déterminer qui est Congolais, la République doit parler par sa Constitution et ses lois, et non par les passions ethniques.
Car derrière la question banyamulenge se cache finalement une interrogation beaucoup plus grande : Quel Congo voulons-nous construire ? un Congo où chaque génération recommence le procès des origines de son voisin, ou un Congo où l’État est suffisamment fort pour déterminer, par le droit, qui appartient à la communauté nationale ?
C’est cette deuxième voie qui peut protéger à la fois la vérité historique, la souveraineté du Congo et l’unité de la Nation.




