Page d’histoire (Série II Les premiers ministres de Mobutu) : Mpinga Kasenda

Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique

Premier commissaire d’État : 6 juillet 1977 – 6 mars 1979

« Le juriste du retour à un gouvernement organisé »

1. Contexte : Onze années sans Premier ministre

Lorsque le général Léonard Mulamba quitte ses fonctions le 26 octobre 1966, Mobutu ne lui désigne pas de successeur. La fonction de premier ministre disparaît.

Pendant près de onze ans, le chef de l’État dirige donc le pays sans premier ministre distinct. Entre-temps, le régime change profondément : création du MPR, adoption de nouvelles institutions, politique d’Authenticité et transformation du Congo en Zaïre en 1971.

Mais au milieu des années 1970, les difficultés s’accumulent : crise économique, effets désastreux de certaines mesures de zaïrianisation, endettement et affaiblissement de l’appareil de l’État.

Puis survient la première guerre du Shaba, en 1977.

Le régime comprend qu’il doit réorganiser son fonctionnement.

 2. Juillet 1977 : Mobutu reforme son système 

La chronologie est ici essentielle.

1er juillet 1977 : Mobutu annonce un programme de réformes politiques et affirme sa volonté d’assouplir le fonctionnement du régime.

6 juillet 1977 : Mpinga Kasenda est désigné premier commissaire d’État, fonction correspondant à celle de chef du Gouvernement.

Il ne succède donc pas directement à un autre premier commissaire d’État.

Il réoccupe un espace institutionnel resté vacant depuis la disparition de la Primature en 1966, mais dans un régime désormais totalement différent.

Et le changement de vocabulaire est révélateur : on ne parle plus de Premier ministre mais de Premier commissaire d’État.

3. Qui est Mpinga Kasenda ?

Mpinga Kasenda n’est pas un militaire comme Mulamba. C’est un universitaire et un homme du système politique zaïrois, formé notamment à l’Université Lovanium.

Son profil correspond aux nouveaux besoins du régime : Mobutu n’a plus besoin d’un militaire pour sécuriser son arrivée au pouvoir ; il a besoin d’un responsable capable de coordonner l’appareil gouvernemental et administratif.

Mpinga Kasenda représente donc une nouvelle génération de chefs de gouvernement sous Mobutu : le technocrate politique du parti-État.

4. Mais, qui détient réellement le pouvoir ?

C’est ici qu’apparaît toute la différence avec la fonction classique de premier ministre.

Mpinga Kasenda dirige le Gouvernement. Mais il ne détermine pas souverainement la politique nationale. Le centre du pouvoir reste à la Présidence. Mobutu est simultanément chef de l’État et président-Fondateur du MPR, parti autour duquel est organisé tout le système politique.

Le premier commissaire d’État coordonne donc l’action gouvernementale, mais il ne constitue pas un second pôle du pouvoir. C’est précisément ce que Mobutu avait voulu en supprimant la Primature en 1966.

Onze ans plus tard, il peut rétablir un chef du Gouvernement parce que son autorité personnelle est désormais suffisamment consolidée pour que cette fonction ne menace plus la prééminence présidentielle.

5. Un mandat sous pression 

Mpinga Kasenda gouverne dans une période particulièrement difficile.

Après la première guerre du Shaba de 1977 survient, en mai 1978, le Shaba II, avec notamment la bataille de Kolwezi.

À la crise sécuritaire s’ajoutent les difficultés économiques : endettement, inflation, désorganisation de certains secteurs productifs et dépendance croissante envers les partenaires financiers extérieurs.

Le premier commissaire d’État doit donc gérer une situation complexe. Mais les décisions stratégiques majeures demeurent arbitrées par Mobutu.

6. 6 mars 1979 : Un départ qui n’est une disgrâce 

C’est ici qu’il faut apporter une nuance importante.

Le 6 mars 1979, Mobutu procède à un vaste remaniement des institutions dirigeantes. Mpinga Kasenda quitte la tête du Gouvernement. André Bo-Boliko Lokonga devient premier commissaire d’État.

Mais Mpinga Kasenda n’est pas rejeté hors du système. Au contraire, il devient secrétaire permanent du Mouvement populaire de la Révolution, le parti unique.

Cette précision change profondément l’interprétation de son départ. Il ne s’agit donc pas, à première vue, d’une disgrâce comparable à l’éviction brutale d’un responsable devenu indésirable. Il s’agit davantage d’un redéploiement au sommet du régime.

7. Pourquoi Mobutu le remplace-t-il alors ?

Les sources permettent d’établir avec certitude le remaniement et la nouvelle fonction confiée à Mpinga Kasenda. Elles sont moins explicites sur une cause personnelle unique de son remplacement.

Il faut donc éviter d’inventer une querelle ou une faute particulière.

Nous pouvons distinguer trois niveaux :

Le fait : le 6 mars 1979, Mobutu remanie profondément l’appareil de l’État et remplace Mpinga Kasenda par Bo-Boliko à la tête du Gouvernement.

L’indice politique essentiel : Mpinga n’est pas écarté du pouvoir puisqu’il reçoit immédiatement une responsabilité importante au sein du MPR.

La logique du système : Mobutu conserve la faculté de déplacer ses principaux collaborateurs entre le Gouvernement, le parti et les autres institutions, sans permettre à l’un d’entre eux de transformer durablement une fonction en pouvoir personnel.

8. Mulamba et Mpinga : deux départs très différents

La comparaison est éclairante.

Mulamba — 1966 : le premier ministre part et sa fonction disparaît.

Mpinga Kasenda — 1979 : le premier commissaire d’État part, mais la fonction demeure et Bo-Boliko lui succède immédiatement.

Plus encore : Mpinga reste dans les structures dirigeantes du régime.

Cela signifie qu’entre 1966 et 1979, Mobutu a changé de méthode. Il n’a plus besoin de supprimer une institution lorsqu’il veut changer un homme. Il change l’homme et conserve l’institution.

9. Héritage 

Mpinga Kasenda occupe donc une place particulière dans l’histoire politique du Zaïre.

Il est l’homme du retour d’un chef du Gouvernement après près de onze années d’absence de cette fonction.

Mais ce retour ne signifie nullement un partage du pouvoir avec Mobutu.

Il inaugure plutôt une formule qui marquera durablement le régime : un chef de l’État qui demeure le centre du système et un chef du Gouvernement chargé d’administrer, coordonner et exécuter.

La leçon de Mpinga Kasenda 

Mobutu avait supprimé la Primature lorsqu’elle pouvait encore apparaître comme un deuxième centre de pouvoir. Il la rétablit en 1977 lorsque son autorité est suffisamment consolidée pour que le chef du Gouvernement puisse administrer sans gouverner contre lui.

Et le départ de Mpinga en 1979 apporte une seconde leçon : sous le parti-État, quitter le Gouvernement ne signifiait pas nécessairement quitter le pouvoir.

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