Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste.
1. 6 mars 1979 : Mobutu change d’équipe
Le 6 mars 1979, Mobutu procède à un important remaniement politique. Mpinga Kasenda quitte la fonction de premier commissaire d’État et devient secrétaire permanent du MPR.
Pour lui succéder à la tête du Gouvernement, Mobutu choisit André Bo-Boliko Lokonga. Le choix est intéressant.
Contrairement au général Mulamba, Bo-Boliko n’est pas un militaire. Contrairement à l’image du technocrate attachée à Mpinga Kasenda, il possède surtout une longue expérience syndicale, politique et institutionnelle.
Après les crises du Shaba et dans un contexte économique difficile, Mobutu cherche un homme expérimenté capable de conduire l’appareil gouvernemental sans constituer un pouvoir concurrent de la Présidence.
2. Qui est André Bo-Boliko ?
Né en 1934, André Bo-Boliko Lokonga appartient à la génération politique qui a traversé plusieurs phases de l’histoire du Congo indépendant.
Il s’est notamment fait connaître dans le mouvement syndical avant d’occuper d’importantes responsabilités publiques.
Son parcours lui donne un profil particulier : il connaît à la fois les organisations sociales, l’administration et les institutions politiques.
Avant d’arriver à la tête du Gouvernement, il a notamment occupé de hautes fonctions dans les institutions du régime.
Mobutu ne choisit donc pas un inconnu. Il choisit un homme déjà intégré au système et rompu au fonctionnement de l’État.
3. Sa mission : gouverner dans la crise
Lorsque Bo-Boliko prend ses fonctions, le Zaïre traverse une période difficile. Les deux guerres du Shaba ont révélé les faiblesses militaires et institutionnelles du pays. L’économie est fragilisée. La dette augmente, les finances publiques sont sous pression et le pays dépend davantage de ses partenaires internationaux.
Le Gouvernement doit donc restaurer la confiance, maintenir le fonctionnement de l’administration et participer aux efforts de redressement économique. Mais une constante demeure : les grandes orientations ne viennent pas du Premier commissaire d’État. Elles viennent de Mobutu.
4. Quel pouvoir possède réellement Bo-Boliko ?
Bo-Boliko est bien le chef du Gouvernement. Il coordonne les commissaires d’État, suit l’activité administrative et assure l’exécution des politiques publiques. Mais il exerce cette responsabilité à l’intérieur du système du MPR.
Mobutu demeure simultanément : chef de l’État, président-fondateur du MPR et centre véritable des grands arbitrages politiques.
Le premier commissaire d’État dispose donc d’une autorité administrative importante, mais d’une autonomie politique limitée.
C’est désormais la règle du système : le chef du Gouvernement peut administrer. Il ne peut pas devenir un deuxième Mobutu.
5. Dix-huit mois à la tête du Gouvernement
Bo-Boliko demeure premier commissaire d’État pendant environ dix-huit mois.
Son passage intervient principalement dans une période de recherche de stabilisation après les crises du Shaba. Mais les difficultés économiques persistent.
Les relations avec les institutions financières internationales prennent une importance croissante et le pouvoir zaïrois cherche continuellement les moyens de restaurer les finances publiques et la crédibilité économique du pays.
Dans ce contexte, le premier commissaire d’État reste exposé à une contradiction fondamentale : il doit répondre des performances du Gouvernement alors que les principaux leviers politiques demeurent concentrés à la Présidence.
Cette caractéristique deviendra récurrente sous Mobutu.
6. 27 août 1980 : pourquoi Bo-Boliko quitte-t-il le Gouvernement ?
Le 27 août 1980, Mobutu procède à un important remaniement du Conseil exécutif.
André Bo-Boliko Lokonga quitte la fonction de premier commissaire d’État, qu’il occupait depuis le 6 mars 1979. Il est remplacé par Jean Nguza Karl-i-Bond, jusque-là responsable des Affaires étrangères.
Mais un élément est essentiel pour comprendre ce changement : Bo-Boliko n’est pas envoyé en disgrâce. Il est transféré à la tête de l’appareil du Mouvement populaire de la Révolution (MPR) comme secrétaire exécutif.
Son profil d’administrateur expérimenté est alors considéré comme particulièrement adapté à la volonté de Mobutu de revitaliser le parti.
Pourquoi Nguza Karl-i-Bond ?
Les analyses contemporaines du remaniement avancent une autre explication importante : Mobutu semble considérer que Nguza Karl-i-Bond est davantage en phase avec ses propres conceptions des changements et des réformes à apporter au Gouvernement.
Le changement du 27 août 1980 apparaît donc moins comme une sanction infligée à Bo-Boliko que comme une redistribution stratégique des responsabilités au sommet du régime.
Nguza est placé à la tête du Gouvernement. Bo-Boliko est envoyé à la direction opérationnelle du parti. Et Mobutu conserve naturellement l’arbitrage suprême.
Ce que révèle réellement le départ de Bo-Boliko.
L’épisode permet de mieux comprendre la mécanique du pouvoir mobutiste.
Mobutu ne se contente pas de limoger ses collaborateurs. Il peut également les déplacer d’un centre institutionnel à un autre selon les besoins du moment.
Bo-Boliko demeure utile au régime, mais plus nécessairement à la tête du Gouvernement. Son départ doit donc être lu à trois niveaux :
Cause immédiate : le vaste remaniement du 27 août 1980.
Motif politique identifiable : Mobutu paraît privilégier Nguza Karl-i-Bond pour conduire les réformes gouvernementales, tandis que Bo-Boliko est jugé utile pour revitaliser l’appareil du MPR.
Logique de fond : le président reste maître de la distribution des rôles entre Gouvernement, parti et institutions.
Bo-Boliko ne tombe donc pas véritablement. Il change de poste dans le dispositif du pouvoir.
La leçon de Bo-Boliko
Avec Mulamba, Mobutu avait supprimé la fonction.
Avec Mpinga Kasenda, il avait rétabli un chef du Gouvernement sans rétablir un deuxième centre de pouvoir.
Avec Bo-Boliko, une troisième règle apparaît : le chef du Gouvernement peut changer sans que le système change.
C’est le début d’une véritable rotation des hommes autour d’un pouvoir présidentiel qui, lui, demeure fixe.
7. La rotation des élites devient une méthode de gouvernement
L’enchaînement commence à devenir révélateur :
Mpinga Kasenda : juillet 1977 – mars 1979.
Bo-Boliko : mars 1979 – août 1980.
En quelques années, deux chefs du Gouvernement se succèdent alors que Mobutu demeure naturellement au sommet.
Cette mobilité n’est pas seulement administrative. Elle possède une fonction politique.
En changeant régulièrement les responsables placés immédiatement sous lui, Mobutu évite qu’un Premier commissaire d’État ne s’installe suffisamment longtemps pour constituer autour de sa fonction un réseau politique autonome.
Le système produit ainsi une forme particulière de stabilité : le sommet reste immobile tandis que les collaborateurs tournent autour de lui.
8. Après la Primature
Le départ de Bo-Boliko de la tête du Gouvernement ne signifie pas la disparition immédiate de sa carrière politique.
Il continuera à jouer un rôle dans la vie publique zaïroise et, beaucoup plus tard, dans la période de transition politique des années 1990.
Son parcours montre qu’un responsable pouvait quitter une fonction importante sous Mobutu sans nécessairement disparaître définitivement de la scène politique.
C’est une autre caractéristique du système : Mobutu écarte parfois un homme d’une fonction tout en conservant la possibilité de le réutiliser ailleurs ou plus tard.
9. Héritage
André Bo-Boliko représente une étape importante dans l’institutionnalisation du poste de premier commissaire d’État.
Après Mpinga Kasenda, il confirme que le retour d’un chef du Gouvernement en 1977 n’était pas provisoire. La fonction demeure. Ce sont désormais les titulaires qui changent.
Et progressivement apparaît une mécanique qui accompagnera une grande partie de la suite du régime : Mobutu conserve le pouvoir politique ; le chef du Gouvernement assume la gestion quotidienne et peut être remplacé lorsque le Président estime qu’un nouvel équilibre est nécessaire.
Repères :
6 mars 1979 — André Bo-Boliko devient Premier commissaire d’État.
1979-1980 — Poursuite des efforts de stabilisation économique et institutionnelle après les crises du Shaba.
27 août 1980 — Fin de ses fonctions à la tête du Gouvernement.
27 août 1980 — Jean Nguza Karl-i-Bond lui succède comme Premier commissaire d’État.




