Par Gilbert MUHIKA.
Il y a des batailles politiques que l’on peut comprendre. Il y a des critiques que la démocratie commande d’accepter. Il y a des désaccords qui peuvent être profonds, passionnés, parfois même sévères. Mais il existe aussi des limites que certaines sociétés se donnent non seulement par la loi, mais par leur culture, leur éducation et leur conception de la dignité humaine.
En République démocratique du Congo, les attaques, injures et propos dégradants visant Mme Denise Nyakeru Tshisekedi, épouse du Chef de l’État, devraient nous conduire à nous poser une question qui dépasse largement sa personne : Que sommes-nous en train de devenir ?
La démocratie n’a jamais signifié la disparition du respect. On peut être opposé au président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, on peut contester son bilan, ses décisions, son Gouvernement ou sa politique, on peut également questionner les activités publiques de son épouse, tout cela appartient au débat démocratique. Mais depuis quand le pluralisme politique exige-t-il l’humiliation des personnes ? Depuis quand faut-il salir une femme pour combattre politiquement son mari ? Et surtout, depuis quand l’insulte est-elle devenue, chez nous, une preuve de courage ?
Il faut retrouver la frontière. La critique concerne les actes. L’humiliation attaque la personne.
Chez nous, une maman demeure une maman
Il existe dans nos sociétés africaines une conception particulière du respect dû à la mère. Elle n’est pas inscrite seulement dans les textes. Elle nous vient de nos familles, de nos villages, de nos quartiers, de nos langues et de notre éducation.
Dans beaucoup de traditions congolaises, lorsqu’un enfant dépasse certaines limites envers une femme ayant l’âge de sa mère, les adultes lui rappellent immédiatement : « N’oublie pas que c’est une maman ».
Cette phrase toute simple contient une civilisation. Elle ne signifie pas que les mamans ne peuvent jamais se tromper. Elle ne signifie pas qu’une femme doit échapper à la critique. Elle signifie qu’il existe une manière de parler à l’autre qui préserve sa dignité, même lorsque nous sommes en profond désaccord avec lui. C’est cette richesse culturelle que nous risquons de perdre dans le vacarme des réseaux sociaux.
Denise Nyakeru peut être critiquée, mais pourquoi l’humilier ?
L’épouse du chef de l’État n’est pas au-dessus de la critique. Si ses activités publiques soulèvent des interrogations, qu’elles soient discutées. Si certaines initiatives méritent une évaluation, qu’elles soient évaluées. Mais lorsque l’on quitte les faits pour entrer dans l’injure, les attaques personnelles, les insinuations dégradantes ou le harcèlement, nous ne sommes plus dans le débat démocratique.
Nous sommes dans autre chose. Et la question devient alors moins politique que morale : voudrions-nous que nos propres mères, nos épouses, nos sœurs ou nos filles soient traitées ainsi devant des millions de personnes ?
Ailleurs aussi, les épouses de présidents sont attaquées
Michelle Obama a connu des attaques personnelles particulièrement violentes.
Brigitte Macron subit depuis plusieurs années des rumeurs et des campagnes malveillantes, dont certaines ont fini devant les tribunaux.
Ces exemples démontrent que le phénomène n’est pas exclusivement congolais. Mais ils nous enseignent également quelque chose : la liberté d’expression n’abolit pas la responsabilité.
Les démocraties peuvent protéger vigoureusement la critique politique tout en sanctionnant, lorsque les conditions prévues par la loi sont réunies, la diffamation, les menaces ou certaines formes de harcèlement.
Pourquoi devrions-nous choisir entre liberté et dignité ?
Nous avons besoin des deux.
Monsieur le ministre de la Justice, il existe aussi une pédagogie de la loi
Il ne s’agit pas de demander au ministre de la Justice d’ordonner des arrestations.
La justice doit rester indépendante et chaque situation doit être appréciée conformément à la loi. Mais le silence institutionnel prolongé face à la banalisation de la violence numérique peut lui-même produire des effets. Il peut donner l’impression que tout est désormais permis.
Le ministère de la Justice pourrait donc prendre une initiative essentiellement pédagogique : rappeler publiquement aux citoyens les limites légales de la liberté d’expression dans l’espace numérique et les responsabilités qui accompagnent toute publication.
Que chacun sache où finit la critique et où peuvent commencer l’injure, la diffamation, la menace ou le cyberharcèlement. Et lorsque des faits susceptibles de constituer une infraction sont portés devant les autorités judiciaires, que les institutions compétentes accomplissent leur travail dans le respect des procédures et des droits de chacun.
Ce ne serait pas protéger spécialement l’épouse du Président. Ce serait protéger le principe même de dignité humaine.
A nos tiktokeurs, influenceurs et chroniqueurs numériques
Vous êtes devenus, parfois sans vous en rendre compte, des éducateurs. Des milliers de jeunes vous regardent. Ils reproduisent vos expressions, vos comportements, vos codes et parfois vos excès.
La question n’est donc plus seulement : « Combien de vues cette vidéo va-t-elle faire ? »
Elle devrait aussi être : « Qu’est-ce que cette vidéo apprend à l’enfant congolais qui la regarde ? »
On peut faire rire sans humilier. On peut dénoncer sans salir. On peut combattre politiquement sans déshumaniser. On peut devenir célèbre autrement qu’en détruisant la réputation d’autrui.
Ne laissons pas TikTok refaire notre éducation. Voici peut-être le véritable enjeu.
Pendant des générations, nos familles ont enseigné à l’enfant congolais certaines limites : saluer les aînés, respecter la mère, mesurer ses paroles et préserver la dignité de l’autre.
Aujourd’hui, l’algorithme récompense parfois exactement le contraire : plus le propos choque, plus il circule ; plus il humilie, plus il attire l’attention ; plus il provoque, plus il génère des vues.
Nous devons donc choisir : Est-ce désormais l’algorithme qui éduquera nos enfants ou continuerons-nous à leur transmettre nos valeurs ?
La modernité ne nous oblige pas à abandonner notre civilisation. Nous pouvons être pleinement modernes, connectés, démocrates et libres tout en restant profondément attachés à cette sagesse africaine qui nous enseigne que la parole elle-même engage la dignité de celui qui la prononce.
Une maman reste une maman
Mme Denise Nyakeru Tshisekedi est l’épouse du Président de la République. Mais avant le titre, il y a une personne : Une femme, une mère.
Et derrière elle, comme derrière chacune de nos mamans, il y a une famille et des enfants qui entendent également les paroles prononcées publiquement.
Défendre son droit à la dignité ne signifie donc ni soutenir politiquement son époux ni approuver toutes ses initiatives. C’est défendre quelque chose de beaucoup plus ancien et de beaucoup plus précieux : notre manière congolaise et africaine de considérer l’être humain.
Critiquons, interpellons, débattons, contestons même avec vigueur lorsque cela est nécessaire, mais gardons cette frontière que nos parents nous avaient apprise : on peut ne pas être d’accord avec une maman sans cesser de la respecter.
Car une société qui apprend à ses enfants que l’humiliation est devenue une forme acceptable de liberté risque un jour de découvrir qu’elle n’a pas seulement perdu le respect de ses mamans.
Elle aura perdu une partie d’elle-même.




