Souveraineté économique et nouvel ordre mondial : Pour une doctrine congolaise du multi-alignement stratégique

Par Gilbert Muhika Mudikaka/Administrativiste–Analyste en gouvernance publique.

 Le monde qui se dessine oblige à revoir profondément notre compréhension de la souveraineté économique.

Pendant longtemps, la souveraineté a été assimilée principalement à l’indépendance politique : avoir un territoire, un gouvernement, un drapeau, une monnaie, des institutions et la reconnaissance internationale.

Mais l’expérience contemporaine montre qu’un État peut être politiquement indépendant tout en demeurant économiquement dépendant.

Il peut disposer de toutes les apparences de la souveraineté et pourtant dépendre de l’extérieur pour son financement, ses infrastructures, ses technologies, son alimentation, ses médicaments, ses équipements industriels, ses moyens de transport ou encore l’exploitation de ses propres ressources naturelles.

C’est précisément ici que commence la question de la seconde indépendance : celle de la souveraineté économique.

Le monde n’est plus organisé autour d’un seul centre 

La transformation actuellement observable du système international est majeure.

Les BRICS se sont élargis et réunissent désormais onze pays selon la présidence indienne du groupe en 2026.  Dans le même temps, les puissances occidentales elles-mêmes diversifient leurs partenariats. Le Canada a ainsi achevé en juillet 2026 la ratification permettant l’entrée en vigueur, le 1er septembre 2026, du CPTPP entre lui et le Royaume-Uni. Ottawa présente explicitement cette démarche comme un moyen de diversifier ses échanges avec des partenaires fiables.

Voilà probablement l’un des enseignements les plus intéressants du nouvel ordre mondial : même les alliés historiques des États-Unis cherchent désormais à multiplier leurs propres espaces économiques.

Cela ne signifie pas nécessairement qu’ils abandonnent Washington. Cela signifie qu’ils refusent progressivement qu’une seule relation détermine toute leur politique économique.

Et c’est précisément cela que la RDC doit comprendre.

La souveraineté économique n’est pas l’autarcie 

Être souverain économiquement ne signifie pas produire seul tout ce dont on a besoin.

Aucun grand pays moderne ne fonctionne ainsi.

La souveraineté économique consiste plutôt à disposer de suffisamment de capacités internes et de suffisamment d’alternatives extérieures pour qu’aucun partenaire ne puisse imposer à un pays des conditions contraires à ses intérêts fondamentaux.

Autrement dit : un pays devient vulnérable lorsque son partenaire devient irremplaçable.

– Celui qui possède un seul fournisseur est dépendant.

– Celui qui possède un seul débouché est dépendant.

– Celui qui possède un seul bailleur est dépendant.

– Celui dont un seul pays contrôle les technologies indispensables à son économie est dépendant.

– Celui dont les ressources naturelles sont exploitées presque exclusivement par des entreprises étrangères sans capacité nationale correspondante conserve juridiquement ses ressources, mais n’en maîtrise pas entièrement la puissance économique.

La véritable souveraineté consiste donc à créer constamment des alternatives.

La RDC possède précisément ce que le nouveau monde recherche 

C’est ici que la situation congolaise devient extraordinairement intéressante.

Les grandes puissances sont désormais engagées dans une compétition pour sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.

La Banque mondiale rappelle que la RDC occupe une place mondiale majeure dans la production des minerais indispensables à la transition énergétique et qu’elle représente plus de 70 % de la production mondiale de cobalt selon ses travaux récents.

Les États-Unis ne cachent d’ailleurs plus leur intérêt stratégique. L’accord de partenariat stratégique signé entre Washington et Kinshasa en décembre 2025 vise notamment à assurer aux États-Unis un approvisionnement prévisible et durable en minerais critiques, dont le cobalt, tout en encourageant davantage d’investissements américains en RDC.

L’Union européenne poursuit une logique comparable. Elle dispose depuis 2023 d’un partenariat stratégique avec la RDC sur les chaînes de valeur des matières premières, qui prévoit explicitement le développement de la valeur ajoutée locale.

La Chine, quant à elle, est déjà profondément présente dans l’industrie minière congolaise.

Les Émirats arabes unis développent également leur présence économique : la RDC et les Émirats ont signé en février 2026 un accord de partenariat économique global.

Cela signifie quelque chose de fondamental : « la RDC n’est plus seulement à la recherche des grandes puissances. Les grandes puissances ont elles-mêmes besoin de la RDC. »

Cette inversion doit transformer notre manière de négocier.

Ne remplacer aucune dépendance par une autre

L’une des erreurs les plus dangereuses serait cependant de croire que la souveraineté économique consiste simplement à changer de partenaire dominant.

Quitter une dépendance occidentale pour entrer dans une dépendance chinoise ne serait pas la souveraineté.

Quitter une dépendance chinoise pour une dépendance américaine ne serait pas davantage la souveraineté.

Passer demain d’une dépendance américaine à une dépendance envers les BRICS ne le serait pas non plus.

La souveraineté n’est pas le changement de maître. La souveraineté est l’absence de maître.

Voilà la doctrine que la RDC devrait progressivement construire.

Washington doit être un partenaire.

Pékin doit être un partenaire.

Bruxelles doit être un partenaire.

Londres peut être un partenaire.

Les Émirats peuvent être des partenaires.

L’Inde, le Japon, la Corée du Sud, le Brésil et d’autres économies émergentes peuvent également devenir des partenaires. Mais aucun ne devrait devenir la condition de survie de l’économie congolaise.

Le multi-alignement stratégique 

C’est pourquoi nous pouvons parler d’une doctrine congolaise du multi-alignement stratégique.

Elle repose sur une idée 0extrêmement simple :

« être ami avec plusieurs puissances tout en demeurant propriétaire de ses intérêts. »

La RDC n’a pas nécessairement intérêt à devenir0 « pro-américaine », « pro-chinoise », « pro-russe » ou exclusivement « pro-BRICS ».

Elle doit être pro-congolaise.

Si un partenariat américain permet de construire des infrastructures, développer des industries locales, transférer des technologies et créer des emplois congolais, il faut le développer.

Si la Chine propose un partenariat plus intéressant dans un autre domaine, il faut également négocier avec la Chine.

Si l’Europe dispose d’une technologie nécessaire à l’industrialisation congolaise, travaillons avec l’Europe.

Si les pays du Golfe disposent de capitaux permettant de financer nos infrastructures, négocions avec eux.

Si l’Inde peut contribuer à développer l’industrie pharmaceutique, numérique ou manufacturière congolaise, ouvrons cette voie.

La question ne devrait jamais être : « De quel camp sommes-nous ? »

La bonne question devrait être : « Qu’est-ce que la RDC gagne durablement dans ce partenariat ? »

De la diplomatie politique à la diplomatie économique

Cette doctrine suppose également une transformation profonde de notre diplomatie.

Une ambassade congolaise ne devrait plus uniquement être considérée comme une représentation politique et protocolaire. Elle devrait devenir une véritable antenne commerciale et économique de la République.

Chaque ambassade devrait connaître :

– les investisseurs potentiels ;

– les fonds d’investissement ;

– les entreprises capables de transformer nos minerais ;

– les industriels recherchant de nouveaux sites de production ;

– les technologies pouvant être transférées en RDC ;

– les marchés susceptibles d’absorber les produits congolais ;

– et les universités capables de former les compétences dont le pays aura besoin dans dix ou vingt ans.

Notre diplomatie devrait ainsi devenir progressivement une diplomatie de conquête économique.

Le minerai brut ne suffit plus

Mais la souveraineté économique comporte une condition incontournable.

La RDC ne pourra pas prétendre à la souveraineté économique si elle continue essentiellement à exporter des matières premières pour importer ensuite des produits transformés issus parfois de ces mêmes matières premières.

Le véritable enjeu du cobalt n’est plus simplement : « combien de tonnes allons-nous produire ? »

La question doit devenir : « quelle partie de la chaîne mondiale du cobalt voulons-nous contrôler ? »

Même raisonnement pour le cuivre, le lithium, le germanium, l’étain, le manganèse et les autres ressources stratégiques.

L’objectif doit progressivement être de passer :

– de l’extraction à la transformation ;

– de la transformation aux composants ;

– des composants aux produits industriels ;

– et des produits industriels à la maîtrise technologique.

C’est exactement sur ce terrain que doit se jouer la seconde indépendance, prédit par le prophète Simon Kimbangu.

Ne plus seulement négocier des milliards, mais négocier des capacités

La doctrine congolaise devrait alors modifier jusqu’à la manière d’évaluer les grands contrats.

Un bon partenariat ne devrait plus être jugé seulement selon le montant annoncé.

Un accord de cinq milliards de dollars n’est pas nécessairement meilleur qu’un accord de deux milliards.

Il faut demander :

– Combien d’emplois durables seront créés ?

– Combien de Congolais seront formés ?

– Quelle technologie sera transférée ?

– Combien d’entreprises congolaises participeront à la chaîne de valeur ?

– Quelle infrastructure restera au pays ? 

– Quelle part sera transformée localement ?

– Quels ingénieurs congolais auront acquis la capacité de poursuivre l’activité après le départ éventuel du partenaire ?

Voilà les véritables indicateurs de souveraineté. Il faut négocier moins seulement de l’argent et davantage des capacités nationales.

Des partenariats à durée stratégique

La RDC devrait également se méfier des dépendances construites sur plusieurs décennies.

Un partenariat stratégique doit pouvoir évoluer.

Les contrats concernant des ressources stratégiques devraient comporter des mécanismes réguliers d’évaluation permettant d’apprécier les résultats économiques, sociaux, industriels et technologiques obtenus.

Car un contrat peut être juridiquement équilibré au moment de sa signature et devenir économiquement déséquilibré dix ou quinze années plus tard.

La souveraineté exige donc aussi la capacité institutionnelle de surveiller, évaluer et, lorsque les mécanismes contractuels le permettent, réajuster les partenariats.

Le nouvel ordre mondial crée une fenêtre historique

Ce bouleversement géopolitique doit finalement être regardé comme une opportunité.

Lorsque les grandes puissances étaient peu nombreuses à disposer des financements, des technologies et des marchés dont l’Afrique avait besoin, le rapport de force était défavorable.

Aujourd’hui, plusieurs puissances recherchent les mêmes ressources.

– Washington veut sécuriser ses chaînes d’approvisionnement.

– Pékin veut conserver ses positions.

– L’Europe veut diversifier ses fournisseurs.

– L’Inde monte en puissance.

– Les pays du Golfe cherchent de nouveaux investissements.

– Les BRICS élargissent leur espace de coopération.

– Même les alliés traditionnels des États-Unis diversifient leurs réseaux commerciaux.

La concurrence entre les puissances peut donc devenir une ressource stratégique pour la RDC.

À condition que nous sachions la transformer en pouvoir de négociation.

La doctrine congolaise pourrait tenir en cinq principes

La future politique de souveraineté économique de la RDC pourrait ainsi être résumée par cinq règles :

– Coopérer avec tous.

– Ne dépendre d’aucun.

– Transformer davantage en RDC.

– Exiger le transfert des capacités, des technologies et des compétences.

– Placer l’intérêt économique congolais au-dessus de toute logique de bloc.

C’est cela, au fond, le multi-alignement stratégique.

Et c’est peut-être cela aussi le véritable sens de la souveraineté économique au XXIᵉ siècle.

La seconde indépendance

La première indépendance a permis au Congo de récupérer sa souveraineté politique. La seconde doit lui permettre de récupérer progressivement la maîtrise économique de son destin.

Elle ne se proclamera probablement pas au cours d’une cérémonie. Elle ne sera pas obtenue en un seul jour. Elle se construira à travers nos contrats, nos usines, nos infrastructures, nos universités, nos banques, nos entreprises, notre agriculture, notre maîtrise technologique et notre capacité à négocier avec les puissances du monde.

Le nouvel ordre mondial ne doit donc pas être regardé par la RDC comme un affrontement auquel il faudrait choisir de quel côté se ranger. Il doit être regardé comme une fenêtre historique permettant au Congo de renégocier sa place dans le monde.

Et notre principe devrait être simple : « Avec Washington lorsque nos intérêts convergent. Avec Pékin lorsque nos intérêts convergent. Avec les BRICS, l’Europe, Londres, le Golfe ou l’Asie lorsque nos intérêts convergent. Mais toujours avec le Congo, lorsque les intérêts des autres divergent des nôtres. »

Car au bout du compte, la souveraineté économique commence lorsqu’un pays possède suffisamment d’alternatives pour pouvoir dire oui à un partenaire sans être incapable de dire non.

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