Par Gilbert Muhika Mudikaka.
Les révélations concernant la présence d’uranium dans des produits cobaltifères exportés de République démocratique du Congo ne constituent pas une affaire minière ordinaire. Si les faits et surtout les quantités avancées venaient à être confirmés, ils poseraient une question autrement plus grave : la RDC maîtrise-t-elle réellement la totalité des substances stratégiques extraites de son sous-sol et exportées à partir de son territoire ?
Une étude scientifique publiée le 30 juillet 2026 dans Nature Communications estime qu’entre 2 000 et 5 000 tonnes d’uranium naturel auraient été exportées entre 2000 et 2024, incorporées dans des cargaisons d’hydroxyde de cobalt. Les chercheurs estiment également qu’environ 65 % des flux concernés auraient été dirigés vers des entreprises chinoises, dans un contexte où les acteurs chinois occupent une place considérable dans le raffinage mondial du cobalt.
Ces chiffres sont considérables. Mais ils doivent être traités avec prudence : il s’agit d’estimations scientifiques obtenues notamment à partir de données géologiques, géochimiques, commerciales et d’une modélisation des procédés de traitement. Ils ne constituent donc pas, à eux seuls, la preuve que plusieurs milliers de tonnes d’uranium pur auraient été intentionnellement et clandestinement chargées dans des camions ou des navires à destination de la Chine.
Cette distinction est fondamentale.
Une réalité géologique qui devient une question politique
La présence d’uranium dans certains minerais de cuivre et de cobalt du Copperbelt n’est pas nouvelle. Elle résulte notamment de phénomènes naturels de co-minéralisation.
Le problème commence lorsque cette substance accompagne le processus industriel, se concentre éventuellement au cours du traitement et se retrouve dans les produits exportés sans que sa présence, ses quantités et son devenir soient suffisamment connus.
L’étude publiée dans Nature Communications soutient précisément que l’uranium peut suivre le cobalt dans certains circuits hydrométallurgiques et se retrouver dans l’hydroxyde de cobalt exporté. Elle estime également que moins de 10 % des quantités considérées dans son modèle auraient été publiquement déclarées et placées sous garanties internationales.
À ce niveau, le débat dépasse largement une entreprise minière particulière.
Il devient une question d’État.
Le véritable scandale serait de ne pas savoir
La première réaction pourrait être de chercher immédiatement des coupables : les entreprises chinoises, les services miniers, les douanes, les autorités politiques ou certains opérateurs économiques.
Ce serait aller trop vite.
La première responsabilité d’un État souverain consiste d’abord à établir les faits. Il faudrait savoir exactement ce qui a été extrait, dans quelles mines, pendant quelles périodes, sous quelle forme, dans quelles concentrations, par quelles sociétés, sous quelles déclarations douanières et vers quelles destinations.
Car le problème fondamental pourrait finalement être encore plus inquiétant que les accusations elles-mêmes.
Et si la RDC ne savait tout simplement pas exactement ce qui sort de son propre sous-sol ? Voilà la véritable question.
Un État ne peut exercer pleinement sa souveraineté économique s’il connaît le tonnage de cobalt exporté mais ignore la quantité et la valeur des autres substances stratégiques éventuellement contenues dans les mêmes cargaisons.
Posséder le sous-sol ne suffit pas
Pendant plusieurs décennies, la souveraineté minière africaine a principalement été pensée en termes de propriété des gisements, de participation de l’État, de fiscalité et de répartition des revenus.
Cette conception devient insuffisante.
La souveraineté minière moderne comporte désormais une autre exigence : la souveraineté de la connaissance.
L’État doit être capable de connaître la composition exacte des produits qui quittent son territoire.
Il doit disposer de laboratoires crédibles, de mécanismes indépendants de certification, de capacités de contre-expertise et d’une administration capable de suivre les substances principales comme les substances associées.
Autrement, le pays risque de vendre une matière tout en laissant partir, avec elle, une autre richesse dont il ne maîtrise ni la quantité ni éventuellement la valeur stratégique.
La Chine : éviter l’accusation facile, exiger la transparence
La dimension chinoise de cette affaire est politiquement sensible.
La Chine constitue aujourd’hui un partenaire économique majeur de la RDC et ses entreprises occupent une position importante dans l’industrie congolaise du cuivre et du cobalt.
Il serait cependant imprudent de transformer les estimations actuellement disponibles en accusation générale contre la Chine.
La question doit plutôt être formulée autrement : Les entreprises concernées connaissaient-elles précisément la teneur en uranium des produits qu’elles produisaient ou exportaient ? Si oui, depuis quand ? Comment cette information était-elle traitée ? Était-elle communiquée aux autorités congolaises ? Que devenait éventuellement cette matière dans les installations de traitement situées à l’étranger ?
Ce sont ces questions qu’une investigation indépendante devrait établir.
La RDC doit donc éviter deux extrêmes : l’accusation géopolitique précipitée et le déni administratif.
Une affaire qui pourrait attirer Washington et les grandes puissances
L’uranium n’est pas un minerai comme les autres. Il touche simultanément aux politiques énergétiques, à la sécurité internationale et aux mécanismes de non-prolifération.
La question congolaise risque donc de dépasser rapidement les relations entre Kinshasa et Pékin.
Les États-Unis, l’Union européenne et d’autres partenaires stratégiques de la RDC pourraient s’intéresser davantage aux mécanismes de traçabilité des minerais congolais.
L’affaire intervient surtout au moment où les minerais critiques sont devenus un élément majeur de la compétition économique mondiale.
La RDC pourrait ainsi découvrir une réalité paradoxale : les faiblesses révélées par cette affaire montrent en même temps l’immense importance géostratégique de son sous-sol.
Encore faut-il transformer cette importance géologique en puissance économique et diplomatique.
Une question de redevabilité nationale
Il faudra également regarder vers l’intérieur.
Si ces flux sont confirmés sur une période d’environ vingt ans, plusieurs administrations et plusieurs générations de responsables auront été concernées.
La question ne devrait donc pas être utilisée comme une simple arme politique contre un gouvernement particulier.
Il faudra examiner le système lui-même. Quels contrôles étaient effectués ? Quels laboratoires analysaient les produits avant exportation ? Quelles informations étaient transmises aux autorités compétentes ? Les administrations disposaient-elles des équipements et compétences nécessaires ? Existe-t-il des archives permettant de reconstituer les exportations ? Et surtout : qui savait quoi, et depuis quand ?
La redevabilité commence précisément par cette reconstruction de la chaîne des responsabilités.
La RDC doit prendre l’initiative
La meilleure défense de la République démocratique du Congo ne serait donc pas le démenti. Ce serait la transparence.
Kinshasa pourrait transformer cette crise potentielle en démonstration de souveraineté en lançant une expertise scientifique indépendante sur les exportations historiques concernées et en renforçant durablement les mécanismes nationaux de contrôle.
Le moment est d’autant plus intéressant qu’en juin 2026, les commissions Défense-Sécurité et Environnement de l’Assemblée nationale examinaient déjà le projet de loi relatif à l’utilisation sûre, sécurisée et pacifique des rayonnements ionisants et des applications nucléaires, présenté comme devant rapprocher le dispositif national des standards internationaux.
L’affaire actuelle donne donc une urgence particulière à la construction d’une véritable capacité nationale de contrôle.
De la souveraineté du sous-sol à la souveraineté sur la chaîne de valeur
Cette affaire pourrait finalement rendre un immense service à la RDC si elle provoquait une prise de conscience.
Pendant trop longtemps, les pays riches en ressources naturelles ont considéré que leur souveraineté était garantie par le simple fait que leurs Constitutions et leurs lois proclamaient la propriété nationale du sous-sol.
Le XXIᵉ siècle impose une définition beaucoup plus exigeante.
Être souverain sur ses ressources, c’est savoir ce que l’on possède.
C’est savoir ce que l’on extrait.
C’est savoir ce que l’on transforme.
C’est savoir ce que l’on exporte.
C’est connaître sa valeur.
Et c’est savoir où cela va.
C’est toute la différence entre posséder juridiquement une richesse et la maîtriser économiquement.
L’affaire de l’uranium congolais pourrait donc dépasser largement la polémique sur quelques cargaisons de cobalt.
Elle pose une question historique à la République :
Après plus d’un siècle d’exploitation industrielle de son sous-sol, la RDC veut-elle continuer à être simplement le territoire d’où partent les minerais stratégiques du monde, ou veut-elle enfin devenir l’État qui connaît, contrôle, valorise et négocie souverainement chacune de ses richesses ?
C’est peut-être là que commence la véritable souveraineté économique.




