Dialogue national : Félix Tshisekedi fixe les règles du jeu et ferme la porte à l’AFC-M23

Par Héritier Kazadi

Dans son adresse à la Nation faite jeudi 27 août 2026, le chef de l’État a ainsi ouvert une nouvelle séquence politique, en annonçant la convocation d’un dialogue national consacré à la paix, à la cohésion nationale et à la refondation de l’État.

Mais avant même que les portes de ce dialogue ne s’ouvrent, Félix Tshisekedi fixe déjà une première règle : tout le monde ne sera pas autour de la table.

Tshisekedi veut s’attaquer aux racines de la crise

Le président de la République entend faire de ce dialogue davantage qu’une énième rencontre destinée à éteindre un incendie politique.

Son ambition affichée est de s’attaquer aux causes profondes des crises qui fragilisent la République depuis plusieurs années, afin de dégager des réponses durables susceptibles de consolider la paix, la cohésion nationale et l’autorité de l’État.

Autrement dit, Kinshasa veut dépasser les traditionnels arrangements politiques de circonstance pour ouvrir une réflexion plus large sur le fonctionnement de l’État, la gouvernance, la sécurité, la justice et la cohésion nationale.

Les « agresseurs et leurs supplétifs » hors-jeu

C’est sur la question de la participation que le chef de l’État a toutefois établi sa principale ligne rouge.

Félix Tshisekedi a exclu du processus ceux qu’il désigne comme les « agresseurs et leurs supplétifs ».

Même sans les citer tous nommément dans son adresse, cette formule renvoie directement, dans le discours officiel de Kinshasa, à l’AFC-M23, considéré par les autorités congolaises comme un mouvement armé soutenu par le Rwanda.

Le coordonnateur de l’Alliance Fleuve Congo, Corneille Nangaa, figure donc parmi les acteurs qui ne devraient pas prendre part à ce dialogue dans la configuration annoncée par le président de la République.

Une position qui traduit la volonté de Kinshasa de distinguer, dans le processus, les forces politiques et sociales congolaises des acteurs considérés comme impliqués dans l’agression armée du territoire national.

Joseph Kabila, l’autre grand absent annoncé ?

Le cas de Joseph Kabila apparaît, lui, plus politique.

Depuis plusieurs mois, les relations entre l’ancien président de la République et le régime de Félix Tshisekedi se sont considérablement détériorées. Le pouvoir accuse régulièrement l’ancien chef de l’État d’entretenir des liens avec les acteurs de la rébellion dans l’Est du pays, ce que Joseph Kabila et son camp contestent.

Dès lors, l’exclusion des « agresseurs et de leurs supplétifs » pose une question politique de taille : Joseph Kabila pourra-t-il prendre part à ce dialogue ?

Dans la configuration présentée par Félix Tshisekedi, la porte semble, à ce stade, fermée aux acteurs considérés comme liés à la rébellion.

Reste à savoir si cette lecture sera maintenue lorsque les modalités précises de participation seront officiellement arrêtées.

Pas de transition, pas de suspension des institutions

Autre élément majeur du discours présidentiel : le dialogue ne sera pas synonyme de transition politique.

Félix Tshisekedi a clairement indiqué que le fonctionnement régulier des institutions de la République ne sera ni suspendu ni interrompu.

La Présidence de la République, le Parlement et les autres institutions continueront donc d’exercer leurs prérogatives jusqu’à l’expiration constitutionnelle de leurs mandats.

Cette précision est loin d’être anodine. Elle ferme, en principe, la porte à toute interprétation du dialogue comme un mécanisme destiné à redistribuer les institutions ou à installer une nouvelle transition.

Les provinces appelées à parler d’abord

Autre particularité de l’initiative présidentielle : le dialogue commencera par les provinces avant de se poursuivre à Kinshasa.

Chaque province devra établir son propre diagnostic, identifier ses difficultés et faire remonter ses préoccupations au niveau national.

L’approche se veut donc ascendante : partir des réalités locales pour construire un diagnostic national.

Cette démarche pourrait permettre de donner une place particulière aux provinces confrontées aux conflits armés, aux déplacements de populations, à la pauvreté, au déficit d’infrastructures et aux difficultés d’accès aux services publics.

Après cette phase préparatoire, Kinshasa accueillera les travaux du dialogue national proprement dit.

« Ne plus répondre seulement aux manifestations de nos crises »

Dans son adresse, Félix Tshisekedi a surtout défendu une philosophie : cesser de gérer les crises au cas par cas pour en traiter les ressorts profonds.

Le chef de l’État veut ainsi que les Congolais ne se contentent plus de répondre aux « manifestations successives » de leurs crises, mais qu’ils s’attaquent à leurs causes structurelles.

Une ambition qui ouvre un champ de discussion particulièrement vaste : gouvernance, sécurité, justice, institutions, décentralisation, cohésion nationale, autorité de l’État et mécanismes de prévention des conflits.

L’inclusivité, premier test politique

Si l’initiative présidentielle est présentée comme une démarche souveraine et nationale, la question de son inclusivité sera inévitablement au centre du débat.

Pour le pouvoir, l’exclusion des groupes armés et de leurs éventuels relais peut se justifier par la nécessité de ne pas placer sur le même pied les institutions républicaines et ceux considérés comme responsables de l’agression du territoire national.

Pour d’autres acteurs, en revanche, la crédibilité d’un dialogue dépendra précisément de sa capacité à rassembler suffisamment de sensibilités pour produire un véritable consensus national.

C’est donc sur la liste des participants que se jouera une première bataille politique.

Une nouvelle équation pour Kinshasa

Le calendrier précis, les critères de participation, les thématiques retenues, les mécanismes de prise de décision et le suivi des éventuelles résolutions restent encore à définir.

Autant d’éléments qui permettront de mesurer la portée réelle de l’initiative.

Car convoquer un dialogue est une chose. Créer les conditions d’un consensus durable en est une autre.

Félix Tshisekedi prend ainsi un pari politique considérable : transformer une succession de crises en une occasion de refondation nationale, tout en maintenant intact l’ordre institutionnel et en excluant du processus ceux qu’il considère comme liés à l’agression du pays.

Le pari de la refondation

Au fond, le mot le plus lourd de sens dans l’annonce présidentielle reste celui de « refondation de l’État ».

Il suggère que le rendez-vous ne devrait pas se limiter aux querelles entre acteurs politiques. Il pourrait, si les consultations vont au bout de leur logique, ouvrir une réflexion sur la manière dont la République démocratique du Congo doit fonctionner, se gouverner, assurer sa sécurité et garantir son unité.

Le véritable enjeu sera donc de savoir si ce dialogue parviendra à produire plus qu’un compromis politique de circonstance.

À Kinshasa comme dans les provinces, le décor est désormais planté. Les consultations vont s’ouvrir. Les règles du jeu sont annoncées. Reste à savoir qui sera autour de la table et, surtout, ce qui sortira de cette table.

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