Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste.
1. 5 novembre 1982 : Mobutu choisit un technocrate
Le 5 novembre 1982, Mobutu remanie son Gouvernement et remplace Joseph N’Singa Udjuu par Léon Kengo wa Dondo. Le choix marque une évolution.
Kengo n’est ni un militaire ni un dirigeant syndical. C’est avant tout un juriste, un magistrat et un haut fonctionnaire. Il a été procureur général de la République, président du Conseil judiciaire et ambassadeur du Zaïre en Belgique.
Mobutu choisit donc un homme dont le profil évoque l’ordre, la discipline administrative et la compétence technique. Une réputation va progressivement lui être attachée : la rigueur.
2. Pourquoi Kengo ?
Au début des années 1980, le Zaïre traverse une situation économique extrêmement difficile.
La dette extérieure pèse lourdement sur le pays. Les finances publiques sont fragiles. Les entreprises d’État fonctionnent difficilement et les relations avec les institutions financières internationales deviennent essentielles.
Le problème n’est donc plus seulement politique. Il faut essayer de remettre de l’ordre dans la gestion économique de l’État. Et Kengo offre à Mobutu un profil particulièrement adapté : juriste méthodique, technocrate et interlocuteur crédible auprès des partenaires occidentaux et des milieux financiers internationaux.
Sa mission peut être résumée ainsi : remettre de la discipline dans la gestion sans remettre en cause le système politique.
3. Le « Kenguisme » : la rigueur comme méthode
Kengo va progressivement associer son nom à une conception particulière de la gestion publique : Contrôle des dépenses ; Réduction des déséquilibres ; Restructuration de certaines administrations ; Recherche de discipline budgétaire ; Et coopération avec le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.
Cette orientation lui donnera une image durable d’« homme de la rigueur ».
Mais cette rigueur a un coût social. Les mesures d’ajustement frappent une population déjà éprouvée par la dégradation économique. Le paradoxe Kengo apparaît alors : il cherche à assainir les comptes d’un État dont il ne contrôle pas nécessairement toutes les dépenses ni tous les centres de décision.
4. Peut-on être rigoureux dans un système qui ne l’est pas toujours ?
C’est probablement la question centrale de son premier mandat. Kengo peut imposer de la discipline au Gouvernement et à l’administration. Mais Mobutu reste le centre du système.
Le Président contrôle les grands arbitrages politiques, la défense, le parti et l’essentiel des nominations. Le Premier commissaire d’État doit donc mener une politique de rigueur à l’intérieur d’un système où certains centres de dépenses et de pouvoir échappent à son contrôle direct.
Cette contradiction accompagnera longtemps l’image politique de Kengo : le technocrate chargé d’assainir un système qu’il ne dirige pas entièrement.
5. Pourquoi reste-t-il près de quatre ans ?
C’est ce qui distingue immédiatement Kengo de plusieurs de ses prédécesseurs : Mpinga Kasenda (moins de deux ans) ; Bo-Boliko (environ dix-huit mois) ; Nguza Karl-i-Bond (huit mois) ; N’Singa Udjuu (environ dix-huit mois) ; Kengo (près de quatre ans).
Cette longévité indique que Mobutu trouve en lui un profil particulièrement utile. Kengo possède une compétence administrative reconnue et une crédibilité auprès des partenaires économiques extérieurs. Mais surtout, sa technicité ne se transforme pas, pendant cette période, en contestation ouverte de l’autorité présidentielle.
Il peut donc être fort dans la gestion sans devenir un rival politique de Mobutu. C’est probablement l’équilibre que recherchait le président.
6. 31 octobre 1986 : un événement institutionnel majeur
Le 31 octobre 1986, Mobutu prend une décision spectaculaire. Kengo cesse d’être Premier commissaire d’État. Mais contrairement à ce qui s’était produit avec Mpinga, Bo-Boliko ou N’Singa, personne ne lui succède.
Mobutu supprime purement et simplement la fonction de premier commissaire d’État. Et il décide d’assurer lui-même la coordination de l’exécutif. L’histoire semble alors se répéter.
Vingt ans auparavant, le 26 octobre 1966, après le départ de Léonard Mulamba, Mobutu avait déjà supprimé la fonction de premier ministre. En 1986, il recommence.
7. Kengo est-il disgracié ?
C’est ici que le détail devient capital.
Non. Car le 31 octobre 1986, Kengo ne disparaît pas du Gouvernement. Mobutu le nomme commissaire d’État aux Affaires étrangères. Ce fait interdit de présenter son départ de la tête du Gouvernement comme une simple disgrâce personnelle. S’il avait perdu toute confiance de Mobutu, il aurait pu être écarté du pouvoir. Or il reçoit immédiatement un portefeuille stratégique.
Il faut donc distinguer : le départ de Kengo de la tête du Gouvernement et la décision de Mobutu de supprimer la fonction elle-même.
Les deux événements se produisent simultanément, mais ils ne signifient pas nécessairement la même chose.
8. Pourquoi Mobutu supprime-t-il de nouveau le poste ?
Les faits établis sont clairs : le 31 octobre 1986, Mobutu supprime le poste et annonce qu’il assurera lui-même la coordination de l’exécutif.
Il faut cependant être prudent lorsqu’on cherche une motivation personnelle unique.
Ce que l’architecture institutionnelle permet d’observer est plus intéressant. En supprimant le poste, Mobutu recentralise directement la coordination gouvernementale à la Présidence. Il n’a plus besoin d’un intermédiaire institutionnel entre lui et les commissaires d’État.
Ce n’est donc pas seulement un changement d’homme. C’est un changement d’organisation du pouvoir. Et le maintien de Kengo aux Affaires étrangères confirme que la mesure vise davantage la fonction que son titulaire.
9. Un étonnant retour deux ans plus tard
L’histoire apporte une confirmation supplémentaire. Si Kengo avait été définitivement rejeté par Mobutu en 1986, la suite serait difficile à expliquer.
Car le 26 novembre 1988, Mobutu rétablit la fonction de chef du Gouvernement. Et qui rappelle-t-il ? Léon Kengo wa Dondo.
L’homme qui occupait le poste au moment de sa suppression devient donc également celui que Mobutu choisit lorsqu’il décide de le restaurer.
Ce retour montre à quel point la relation entre les deux hommes est particulière. Mobutu semble considérer Kengo comme une sorte de technocrate de recours, que l’on peut appeler lorsque les circonstances économiques et administratives exigent davantage de discipline gouvernementale.
10. Ce que révèle le premier Kengo
Avec Kengo apparaît une nouvelle catégorie de chef du Gouvernement sous Mobutu.
Mulamba était le militaire de la transition. Mpinga Kasenda, l’homme du retour d’un gouvernement organisé. Bo-Boliko, l’homme du parti et des institutions. Nguza, le collaborateur devenu rebelle. N’Singa, l’homme de la continuité. Kengo devient le technocrate de la rigueur.
Son premier passage est également le plus long depuis le rétablissement de la fonction en 1977.
Mais son départ révèle surtout une vérité fondamentale du système : même un premier commissaire d’État efficace et durable demeure institutionnellement dépendant de Mobutu.
Le Président peut changer le titulaire. Il peut aussi supprimer sa fonction. Et il peut, deux ans plus tard, la recréer et rappeler le même homme.
La leçon de Kengo — Premier passage
Léon Kengo wa Dondo démontre qu’un chef du Gouvernement pouvait acquérir une véritable réputation de compétence sous Mobutu. Mais cette compétence ne créait pas une autonomie institutionnelle : Kengo administrait, Mobutu disposait.
Le 31 octobre 1986 en apporte la démonstration la plus spectaculaire : Mobutu ne remplace pas Kengo par un autre premier commissaire d’État.
Il supprime le poste, reprend lui-même la coordination du Gouvernement… et conserve Kengo à ses côtés aux Affaires étrangères. Ce n’était donc pas nécessairement l’homme qui était devenu inutile.
C’était, pour Mobutu, la fonction qui ne l’était plus.
REPÈRES
5 novembre 1982 — Kengo wa Dondo devient premier commissaire d’État.
1982-1986 — Politique de rigueur, ajustements économiques et coopération avec les institutions financières internationales.
31 octobre 1986 — Fin du premier mandat de Kengo.
31 octobre 1986 — Mobutu supprime la fonction de premier commissaire d’État et reprend lui-même la coordination de l’exécutif.
31 octobre 1986 — Kengo devient commissaire d’État aux Affaires étrangères.
26 novembre 1988 — Mobutu rétablit la fonction et rappelle Kengo à la tête du Gouvernement.




