Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste.
1. 23 avril 1981 : remplacer un premier commissaire d’État qui vient de rompre
L’arrivée de Joseph N’Singa Udjuu à la tête du Gouvernement se déroule dans des circonstances inhabituelles.
Quelques jours auparavant, Jean Nguza Karl-i-Bond a démissionné depuis Bruxelles et rompu avec Mobutu. Le régime doit donc rapidement montrer que l’État continue à fonctionner et que la défection spectaculaire du chef du Gouvernement ne provoque aucune crise institutionnelle.
Le 23 avril 1981, Mobutu nomme Joseph N’Singa Udjuu premier commissaire d’État. Le choix n’est pas celui d’un homme nouveau. C’est au contraire celui d’un responsable qui connaît depuis longtemps les rouages du régime.
2. Qui est Joseph N’Singa Udjuu ?
Né le 29 septembre 1934, Joseph N’Singa Udjuu est juriste de formation.
Avant d’arriver à la tête du Gouvernement, il a déjà exercé plusieurs responsabilités importantes, notamment comme ministre de la Justice, ministre de l’Intérieur, responsable de l’Institut national de sécurité sociale et haut responsable des structures du MPR. Il appartient donc au premier cercle des cadres qui connaissent le fonctionnement de l’État mobutiste.
Au moment de sa nomination, il est premier vice-président du bureau du Comité central du MPR. Ce détail est important.
Après la rupture de Nguza, Mobutu ne cherche manifestement pas une personnalité susceptible d’imprimer immédiatement une orientation politique personnelle au Gouvernement. Il choisit avant tout un homme du système.
3. Sa première mission : rétablir la continuité
N’Singa arrive dans un contexte délicat. La démission de Nguza Karl-i-Bond a créé un embarras politique et diplomatique pour le régime. Il faut rassurer l’administration, le parti et les partenaires étrangers. La première fonction de N’Singa est donc celle de la continuité. Il ne vient pas annoncer une rupture idéologique. Il vient montrer que le départ d’un homme, même celui du chef du Gouvernement, ne déstabilise pas l’édifice.
C’est déjà une caractéristique essentielle du système Mobutu : les hommes peuvent partir ; le régime doit donner l’image qu’il demeure.
4. Gouverner pendant la crise économique
Mais N’Singa hérite également des mêmes difficultés que ses prédécesseurs. L’économie zaïroise reste fragile.
L’endettement extérieur pèse lourdement. Les finances publiques sont sous tension. Les politiques de stabilisation imposent des choix difficiles.
Le pays entretient des relations étroites avec les institutions financières internationales et ses partenaires occidentaux.
Le Premier commissaire d’État doit donc participer à la gestion d’une économie en difficulté, alors que la marge de manœuvre du Gouvernement reste limitée.
Comme auparavant, le paradoxe demeure : le chef du Gouvernement est responsable de la gestion, mais Mobutu conserve l’essentiel de l’arbitrage politique.
5. Octobre 1981 : un épisode très révélateur
Un événement survenu quelques mois après sa nomination permet de comprendre encore mieux le fonctionnement du régime.
En octobre 1981, le MPR décide de rapprocher davantage la direction du Gouvernement et celle du parti. Les fonctions de premier commissaire d’État et de responsable exécutif du MPR doivent désormais être réunies.
N’Singa remet alors sa démission. Mais le 10 octobre 1981, Mobutu le reconduit dans ses fonctions de premier commissaire d’État à l’occasion de la nouvelle organisation.
Cet épisode est particulièrement instructif. Sous Mobutu, le Gouvernement ne constitue pas un pouvoir autonome face au parti. Le parti et l’État sont progressivement imbriqués. Et au-dessus des deux demeure le même arbitre : Mobutu.
6. N’Singa : davantage gestionnaire que rival
Contrairement à Nguza Karl-i-Bond, N’Singa ne semble pas chercher à transformer la fonction de premier commissaire d’État en plateforme politique personnelle. Son profil correspond davantage à celui d’un administrateur politique fidèle au régime.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles son passage à la tête du Gouvernement se déroule sans rupture spectaculaire avec Mobutu : – Il administre ; – Il coordonne ; – Il applique.
Mais la définition fondamentale du système ne change pas : le premier commissaire d’État conduit le Gouvernement ; Mobutu conduit le régime.
7. 5 novembre 1982 : pourquoi N’Singa quitte-t-il le Gouvernement ?
Le 5 novembre 1982, Mobutu procède à un nouveau remaniement. Joseph N’Singa Udjuu cesse d’être premier commissaire d’État. Il est remplacé par Léon Kengo wa Dondo.
Il faut ici, comme dans les fiches précédentes, distinguer ce que nous savons de ce que nous pouvons seulement interpréter. Aucune rupture spectaculaire comparable à celle de Nguza n’apparaît comme la cause directe du départ de N’Singa.
Le changement intervient dans le cadre d’un remaniement gouvernemental, quelques semaines après le renouvellement de l’Assemblée nationale en septembre 1982.
Mobutu choisit alors un profil différent pour conduire le Gouvernement. Kengo wa Dondo est juriste, ancien procureur général de la République, ancien responsable du Conseil judiciaire et ambassadeur en Belgique.
Avec lui commence une nouvelle phase : celle de la montée des technocrates chargés de donner au Gouvernement une image de rigueur et d’efficacité.
8. Était-ce une disgrâce ?
Les éléments disponibles invitent à répondre : non, pas au sens d’une rupture politique démontrée. N’Singa ne devient pas un opposant à Mobutu après son départ. Il demeure dans la vie politique du régime et retrouvera par la suite d’importantes responsabilités, notamment dans le domaine de la Justice.
Son départ de novembre 1982 doit donc être compris davantage comme un changement d’équipe et de méthode que comme une sanction personnelle clairement documentée. Cette nuance est importante.
Tous les premiers commissaires d’État de Mobutu n’ont pas quitté leurs fonctions pour les mêmes raisons.
9. Ce que révèle le passage de N’Singa
Son mandat permet de dégager trois enseignements. Premièrement : la continuité.
Après la rupture spectaculaire de Nguza, Mobutu démontre qu’il peut remplacer rapidement le chef du Gouvernement sans ouvrir de crise institutionnelle.
Deuxièmement : la fusion du parti et de l’État.
L’épisode d’octobre 1981 montre combien les structures gouvernementales et celles du MPR peuvent être imbriquées.
Troisièmement : la rotation des profils.
Mobutu ne choisit pas toujours le même type de Premier commissaire d’État.
Après le diplomate Nguza et l’homme d’appareil N’Singa, il va maintenant se tourner vers un juriste et technocrate dont la réputation sera largement construite autour de la rigueur : Léon Kengo wa Dondo.
La leçon de N’Singa Udjuu
N’Singa n’est ni le Premier commissaire d’État de la rupture, ni celui de la grande réforme personnelle. Il est surtout l’homme de la continuité après une défection spectaculaire.
Son passage montre une étape supplémentaire dans la consolidation du système : Nguza pouvait quitter Mobutu. Le Gouvernement, lui, devait continuer dès le lendemain.
Et lorsque Mobutu estime en novembre 1982 qu’un autre profil est désormais nécessaire, il change de chef du Gouvernement sans changer de régime.
Repères
29 septembre 1934 — Naissance de Joseph N’Singa Udjuu.
23 avril 1981 — Nommé Premier commissaire d’État après la démission de Nguza Karl-i-Bond.
Octobre 1981 — Réorganisation des rapports entre la direction gouvernementale et celle du MPR.
10 octobre 1981 — N’Singa est reconduit dans ses fonctions.
Septembre 1982 — Renouvellement de l’Assemblée nationale.
5 novembre 1982 — Mobutu remanie le Gouvernement.
5 novembre 1982 — Léon Kengo wa Dondo devient Premier commissaire d’État.
24 février 2021 — Décès de Joseph N’Singa Udjuu.




