Tribune de Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste.
L’analyse proposée par le professeur Laurent Muzinga sur l’allocution du chef de l’État relative au Dialogue national mérite attention. Elle pose avec pertinence plusieurs questions essentielles : indépendance des organes du Dialogue, représentativité des participants, articulation avec les processus de Washington et de Doha, participation de la diaspora, durée des consultations et contenu encore imprécis de la « refondation de l’État ».
Je voudrais cependant prolonger cette réflexion par une interrogation qui me paraît encore plus fondamentale : Au-delà de l’organisation du Dialogue, quel pays voulons-nous construire à son issue ? Car le risque serait de réussir parfaitement la procédure tout en manquant l’Histoire.
Le Congo ne manque pas de dialogues
Depuis plusieurs décennies, notre pays a connu conférences, concertations, dialogues, accords, compromis et arrangements politiques. Nous avons appris à nous parler lorsque la crise devient aiguë. Nous avons malheureusement beaucoup moins réussi à transformer les compromis obtenus en règles durables de fonctionnement de l’État.
C’est pourquoi l’initiative annoncée le 27 août ne devrait pas être jugée uniquement sur la qualité de la représentation des différentes composantes ni même sur la bonne organisation des consultations dans les 26 provinces. Elle devrait principalement être jugée sur sa capacité à produire un consensus national durable sur quelques questions fondamentales qui ne devraient plus être remises en cause à chaque crise politique.
C’est là, à mon sens, que se situe l’enjeu véritable du Pacte national annoncé.
Refonder l’État, c’est d’abord définir ce qui doit nous unir
Le professeur Muzinga relève justement que l’expression « refondation de l’État » demeure très large. Il faut effectivement lui donner un contenu.
Mais cette refondation ne devrait pas devenir un catalogue interminable de réformes administratives. Elle devrait commencer par quelques principes simples : Quel que soit celui qui gouverne demain, quelles sont les règles auxquelles tous les Congolais devraient accepter de se soumettre ? Quelle place voulons-nous donner au mérite dans l’accès aux responsabilités publiques ? Quelle indépendance réelle voulons-nous garantir à la justice ? Quelle administration voulons-nous construire ? Comment protéger durablement les ressources naturelles du pays ? Comment assurer une répartition plus équitable des richesses entre Kinshasa et les provinces ? Comment empêcher que les frustrations sociales, communautaires ou territoriales deviennent demain les carburants de nouvelles crises ? Et surtout, quelles questions devons-nous désormais soustraire aux querelles politiciennes pour les transformer en intérêts supérieurs permanents de la Nation ?
Voilà ce que devrait signifier, selon moi, la refondation.
Le Dialogue ne doit pas devenir un Parlement parallèle
Il faut également prévenir une confusion : le Dialogue national ne doit pas remplacer les institutions constitutionnelles.
Le Parlement doit continuer à légiférer. Le Gouvernement doit gouverner. La justice doit exercer ses compétences. Les provinces doivent assumer leurs responsabilités.
Le Dialogue devrait plutôt rechercher les grands consensus politiques et sociaux permettant ensuite aux institutions compétentes de traduire ces orientations en lois, politiques publiques et réformes.
Cette distinction est fondamentale. Sinon, en voulant refonder l’État, nous risquerions paradoxalement d’affaiblir les institutions que nous voulons consolider.
Trois mois : une faiblesse ou une exigence de discipline ?
Le professeur Muzinga s’interroge également, avec raison, sur le délai de trois mois.
Consulter 26 provinces, la diaspora et les différentes forces sociales en trois mois représente un défi considérable.
Mais je serais plus nuancé sur ce point. Trois mois peuvent être insuffisants si l’on veut discuter de tout. Ils peuvent être suffisants si l’on sait exactement ce que l’on cherche.
Le véritable problème n’est donc peut-être pas la durée du Dialogue, mais son périmètre. Un Dialogue sans priorités pourrait durer une année sans produire de transformation. Un Dialogue méthodiquement préparé autour de quelques questions stratégiques pourrait, en revanche, produire en trois mois les fondations d’un véritable Pacte national. D’où l’importance capitale du travail préparatoire.
Les provinces ne doivent pas seulement être consultées : elles doivent être écoutées
L’une des innovations les plus intéressantes annoncées par le chef de l’État réside effectivement dans la consultation des 26 provinces. Mais il faudra éviter une territorialisation purement formelle. Il ne faudrait pas envoyer dans les provinces des délégations venues de Kinshasa avec des questionnaires déjà orientés et repartir quelques heures plus tard avec des procès-verbaux.
La consultation territoriale devrait permettre au Congo réel de parler : Que disent les agriculteurs du Kwilu ? Que demandent les populations du Grand Kasaï ? Quelles sont les préoccupations particulières du Katanga minier ? Que disent les communautés meurtries de l’Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu ? Qu’attendent les populations enclavées du Sankuru, de la Tshuapa ou du Bas-Uele ? Quelles difficultés rencontrent les entrepreneurs, les jeunes, les femmes, les enseignants, les fonctionnaires et les autorités coutumières ?
La refondation ne doit pas être pensée uniquement depuis Kinshasa. Elle doit également remonter du territoire vers le sommet de l’État.
Washington, Doha et Kinshasa : une seule stratégie nationale
Sur ce point, je rejoins particulièrement l’analyse du professeur Muzinga. Washington traite d’une dimension régionale et interétatique. Doha traite notamment d’un conflit armé. Le Dialogue national doit traiter des fractures internes de la société congolaise et du fonctionnement de l’État.
Mais ces processus ne peuvent évoluer dans trois univers séparés. Il faut une doctrine congolaise unique. Car les engagements pris à l’extérieur peuvent avoir des conséquences politiques, sécuritaires, économiques ou institutionnelles à l’intérieur.
Le Congo doit donc éviter que différentes tables de négociation produisent différentes visions de son avenir. Plusieurs processus diplomatiques peuvent exister ; il ne peut exister qu’un seul intérêt national congolais.
Et l’économie ?
C’est probablement l’un des points les plus importants soulevés par le professeur Muzinga. On ne refonde pas durablement un État dans lequel une grande partie de la jeunesse demeure sans perspectives. La paix politique sans transformation économique restera fragile.
Le Pacte national devrait donc également répondre à une question simple : Comment transformer les immenses ressources du Congo en prospérité visible pour les Congolais ?
Nos minerais doivent financer davantage les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, l’industrie, l’éducation et la santé. La création d’emplois doit devenir une question de stabilité nationale. Le développement des provinces doit devenir une question de cohésion nationale. La lutte contre la corruption et la prédation doit devenir une question de sécurité nationale. Ainsi comprise, la refondation de l’État ne serait plus seulement institutionnelle. Elle deviendrait également économique et sociale.
La diaspora : ne pas seulement réclamer des sièges, apporter des solutions
Je partage enfin la conclusion du professeur Muzinga concernant la diaspora.
La mauvaise question serait : « Combien de représentants la diaspora aura-t-elle au Dialogue ? »
La bonne question est : « Qu’apportera-t-elle au Congo ? »
Des milliers de Congolais travaillent dans les universités, entreprises, administrations, institutions financières, organisations internationales, centres de recherche et professions spécialisées à travers le monde. Cette expertise constitue un capital national.
La diaspora pourrait donc arriver au Dialogue non pas simplement avec des revendications de représentation, mais avec des dossiers techniques, des propositions de réformes, des comparaisons internationales, des modèles économiques et des solutions directement applicables à la RDC.
C’est précisément sur ce terrain qu’un espace de réflexion comme Kimvuka pourrait apporter une contribution remarquable.
Il ne s’agirait pas seulement de participer au Dialogue. Il faudrait contribuer à élever intellectuellement le Dialogue.
Le véritable succès : que restera-t-il dans dix ans ?
Au fond, la question décisive n’est pas de savoir combien de personnes participeront aux assises de Kinshasa.
Elle n’est même pas de savoir combien de résolutions seront adoptées. La véritable question est celle-ci : Que restera-t-il de ce Dialogue dans dix ou vingt ans ?
Si nous produisons plusieurs centaines de recommandations dont personne ne se souviendra quelques années plus tard, nous aurons organisé un Dialogue de plus.
Mais si nous parvenons à dégager cinq, dix ou quinze engagements fondamentaux acceptés par la majorité des forces politiques et sociales et progressivement transformés en institutions, en lois et en politiques publiques, alors ce Dialogue pourra effectivement devenir un moment historique.
C’est pourquoi la proposition présidentielle de déboucher sur un Pacte national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État mérite d’être prise au sérieux.
Mais ce Pacte devra être court, clair, mesurable et opposable à la mémoire politique de ceux qui l’auront signé.
À chaque engagement devraient correspondre une institution responsable, un calendrier, des indicateurs et un mécanisme public de suivi.
Une occasion rare
Le professeur Muzinga écrit avec justesse qu’« un bon discours institutionnel ne constitue pas encore une bonne institution ».
J’ajouterais : un bon Dialogue ne constitue pas encore une refondation.
La refondation commencera lorsque les conclusions du Dialogue modifieront effectivement la manière de gouverner, de rendre justice, d’administrer les provinces, de gérer les ressources publiques et de servir le citoyen. Notre génération a suffisamment connu les crises congolaises.
Elle devrait avoir l’ambition de léguer aux générations suivantes autre chose que de nouveaux dialogues destinés à résoudre les mêmes problèmes.
Voilà pourquoi le débat qui commence devrait dépasser les appartenances politiques, les ambitions individuelles et même la seule question de la représentation. Il devrait nous conduire collectivement à répondre à cette interrogation historique : Quel Congo voulons-nous rendre suffisamment solide pour que nos enfants n’aient plus, tous les dix ou vingt ans, à recommencer le même Dialogue national ?
C’est peut-être cela, finalement, refonder l’État.




