Page d’histoire (Série II — Les premiers ministres de Mobutu : quatrième, Jean Ngunz Karl-i-Bond

Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique.

Premier commissaire d’État : 27 août 1980 – 23 avril 1981

« Du condamné à mort au sommet de l’État… puis à la rupture avec Mobutu »

1. Un homme que Mobutu avait déjà condamné politiquement

Jean Nguza Karl-i-Bond constitue l’un des parcours les plus étonnants de l’ère Mobutu.

Juriste de formation et grande figure politique originaire du Shaba, il occupe notamment les fonctions de ministre des Affaires étrangères et devient progressivement l’un des hommes importants du régime.

Mais en 1977, tout bascule. Après la première guerre du Shaba, Nguza est accusé de haute trahison. Il lui est notamment reproché de ne pas avoir transmis à Mobutu des informations concernant la préparation de l’invasion du Shaba. Le 13 septembre 1977, il est condamné à mort.

Deux jours plus tard, Mobutu le gracie. Sa peine est commuée et Nguza reste détenu avant d’être finalement libéré.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais sous Mobutu, une disgrâce pouvait parfois être suivie d’une spectaculaire réhabilitation.

2. 1979 : le retour

Le 6 mars 1979, Nguza Karl-i-Bond revient au Gouvernement comme commissaire d’État aux Affaires étrangères. Le retour est remarquable. L’homme que le régime avait accusé de trahison et condamné à mort, retrouve moins de deux ans plus tard, l’un des postes les plus importants de l’État.

Ce retournement révèle déjà une caractéristique du système Mobutu : la disgrâce n’est pas nécessairement définitive. Mobutu peut écarter, condamner, pardonner puis réutiliser un responsable lorsque les circonstances politiques l’exigent.

Nguza possède notamment une expérience diplomatique et une stature internationale dont le régime a besoin.

3. 27 août 1980 : du ministère des Affaires étrangères à la tête du Gouvernement

Le 27 août 1980, Mobutu procède à un nouveau remaniement. André Bo-Boliko Lokonga quitte la direction du Gouvernement pour prendre des responsabilités à la tête du MPR. Nguza Karl-i-Bond devient premier commissaire d’État.

La trajectoire est extraordinaire :

1977 : condamné à mort.

1979 : ministre des Affaires étrangères.

1980 : chef du Gouvernement.

En trois ans, Nguza est passé de la cellule au sommet de l’exécutif. Mais cette spectaculaire réhabilitation contient déjà une contradiction : l’homme chargé de conduire le Gouvernement reste placé sous l’autorité du même Mobutu qui, trois ans auparavant, avait laissé son régime le poursuivre pour haute trahison.

4. Sa mission : tenter le redressement

Nguza arrive à la tête du Gouvernement alors que le Zaïre traverse une grave crise économique et financière.

Le pays doit composer avec l’endettement, la dégradation des finances publiques et les exigences croissantes des institutions financières internationales.

Nguza se présente comme un responsable favorable au redressement économique et à une gestion plus rigoureuse.

Après son départ, il affirmera lui-même avoir essayé d’appliquer les orientations de redressement économique soutenues par le Fonds monétaire international. Mais il se heurte progressivement aux limites structurelles de sa fonction.

Une question demeure : peut-on réellement redresser le Gouvernement lorsque les principaux centres de décision restent ailleurs ?

5. Le problème du pouvoir réel

Comme ses prédécesseurs, Nguza est chef du Gouvernement sans être le véritable détenteur du pouvoir politique suprême.

Mobutu demeure Chef de l’État, Président-Fondateur du MPR et arbitre du système.

Le premier commissaire d’État doit donc conduire l’action gouvernementale tout en restant dépendant des décisions et des équilibres imposés par la Présidence.

Pour Nguza, cette contradiction devient progressivement difficile à supporter. Il évoquera plus tard les « incompréhensions », les « intrigues » et la réapparition de méthodes qu’il désapprouvait. Le désaccord n’est donc plus seulement administratif. Il devient politique.

6. Démission en avril 1981

Nguza Karl-i-Bond se trouve en Europe, notamment auprès de son épouse malade. Depuis Bruxelles, il adresse à Mobutu une lettre annonçant sa décision de quitter ses responsabilités politiques.

La nouvelle devient publique le 17 avril 1981. Cette fois, contrairement à plusieurs changements précédents à la tête du Gouvernement : Mobutu ne chasse pas son premier commissaire d’État. C’est Nguza qui part. Et il choisit délibérément de le faire depuis l’étranger.

Le régime réagit violemment et qualifie son départ de « lâche désertion ». La rupture est consommée.

7. Pourquoi Nguza démissionne-t-il réellement ?

Nous disposons ici d’un témoignage particulièrement précieux : celui de Nguza lui-même.

Quelques semaines après son départ, il explique publiquement avoir démissionné pour rester en accord avec sa conscience et ses principes.

Il affirme avoir essayé de redresser la situation économique, mais dénonce les intrigues, les incompréhensions et le retour de pratiques qu’il juge incompatibles avec ses convictions.

Surtout, il prononce une formule qui résume son conflit avec le système : il refuse de continuer à servir de « bouc émissaire » d’une politique avec laquelle il n’est plus d’accord.

Pourquoi alors démissionner depuis Bruxelles plutôt qu’à Kinshasa ?

Sa réponse est saisissante. Après son expérience de 1977, Nguza explique qu’une démission remise directement à Kinshasa aurait pu, selon lui, le reconduire en prison. L’ancien condamné à mort connaissait le risque. Il choisit donc de rompre une fois hors de portée immédiate du régime.

8. 23 avril 1981 : Mobutu organise la succession

La démission est annoncée le 17 avril. Quelques jours plus tard, le 23 avril 1981, Mobutu nomme Joseph N’Singa Udjuu premier commissaire d’État.

Le premier passage de Nguza à la tête du Gouvernement est officiellement clos. Il n’aura duré qu’environ huit mois.

Mais politiquement, quelque chose de beaucoup plus important vient de se produire : un homme situé au sommet du régime a choisi de quitter lui-même le système et de contester progressivement son fonctionnement.

9. De premier commissaire d’État à opposant

Après sa démission, Nguza durcit progressivement son discours. Depuis l’étranger, il critique ouvertement la gouvernance de Mobutu et appelle à une démocratisation des institutions. Il affirme notamment souhaiter des élections libres et un véritable débat politique.

Quelques mois seulement après avoir dirigé le Gouvernement de Mobutu, il devient ainsi l’une des voix importantes contestant le régime depuis l’extérieur. Mais l’histoire réservera encore un retournement extraordinaire. Car Nguza Karl-i-Bond reviendra plus tard au Zaïre. Et, plus incroyable encore, Mobutu le nommera une seconde fois premier ministre en novembre 1991, en pleine transition démocratique.

L’homme condamné à mort en 1977, réhabilité, devenu premier commissaire d’État en 1980, démissionnaire et opposant en 1981, reviendra donc encore une fois au sommet.

10. Ce que révèle l’affaire Nguza

Avec Nguza Karl-i-Bond, nous découvrons une autre dimension du système Mobutu.

Mulamba avait été écarté.

Mpinga avait été redéployé.

Bo-Boliko avait changé de fonction.

Nguza, lui, choisit de partir.

Son parcours montre également que Mobutu pouvait entretenir avec ses principaux collaborateurs des rapports extraordinairement fluctuants : disgrâce → condamnation → grâce → réhabilitation → promotion → rupture → opposition → puis, des années plus tard, nouveau rapprochement.

Dans ce système, l’ennemi d’aujourd’hui pouvait redevenir le collaborateur de demain.

La leçon de Nguza Karl-i-Bond

Nguza illustre peut-être mieux que quiconque une contradiction fondamentale du pouvoir mobutiste : on pouvait être suffisamment puissant pour devenir premier commissaire d’État, mais pas suffisamment autonome pour gouverner indépendamment du Président.

Lorsqu’il estime ne plus pouvoir assumer cette contradiction, Nguza choisit une voie exceptionnelle : il ne se laisse pas limoger. Il démissionne depuis l’étranger et rompt avec Mobutu.

Mais l’histoire zaïroise démontrera encore une fois que, sous Mobutu, même une rupture apparemment définitive pouvait ne pas l’être.

Repères

13 septembre 1977 — Condamnation à mort pour haute trahison.

15 septembre 1977 — Grâce de Mobutu et commutation de la peine.

1978 — Libération.

6 mars 1979 — Retour au Gouvernement aux Affaires étrangères.

27 août 1980 — Nommé Premier commissaire d’État.

17 avril 1981 — Sa démission depuis Bruxelles est rendue publique.

23 avril 1981 — N’Singa Udjuu lui succède.

25 novembre 1991 — Nguza Karl-i-Bond reviendra, onze ans plus tard, à la tête du Gouvernement.

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