Par Gilbert MUHIKA Analyste politique et Administrativiste.
De la lettre des treize parlementaires au discours historique du 24 avril 1990, c’est toute une décennie de privations de liberté, de résistance politique et de combat pour la démocratie au Congo-Zaïre.
Quand la prison devient une page de l’histoire nationale
Il est des hommes dont l’histoire se raconte à travers les fonctions qu’ils ont exercées, les honneurs qu’ils ont reçus ou les institutions qu’ils ont dirigées. Il en est d’autres dont le parcours ne peut être véritablement compris sans évoquer les prisons qu’ils ont connues, les humiliations qu’ils ont subies et les sacrifices qu’ils ont consentis au nom de leurs convictions.
Étienne Tshisekedi wa Mulumba appartient à cette seconde catégorie, sans pour autant avoir été étranger à la première.
Ancien dignitaire de la Deuxième République, plusieurs fois ministre et acteur des premières années du régime du maréchal Mobutu, celui qui deviendra l’une des principales figures de l’opposition zaïroise a connu une transformation politique remarquable : passer de l’intérieur du système à sa contestation ouverte. Cette rupture devait lui coûter plusieurs années de liberté.
De Kisangani à Makala, de Kabeya-Kamwanga aux localités reculées de l’ancienne Province orientale, son itinéraire politique fut également un itinéraire de détentions, de relégations et de résidences surveillées.
Derrière ces noms de lieux se dessine une histoire que les jeunes générations congolaises connaissent parfois insuffisamment : celle d’une époque où contester le pouvoir pouvait conduire à la prison, où la liberté de circulation dépendait de décisions administratives et où la création d’un parti d’opposition constituait un acte de défiance envers l’ordre établi.
1980 : la rupture qui changea le destin d’un homme
Pour comprendre les années de souffrance d’Étienne Tshisekedi, il faut revenir au tournant des années 1980.
Le Zaïre vit alors sous le régime du parti unique, le Mouvement populaire de la révolution (MPR). L’État et le parti sont étroitement confondus, tandis que l’expression d’une opposition politique organisée demeure pratiquement impossible.
C’est dans ce contexte qu’en décembre 1980, treize parlementaires adressent une lettre ouverte au président Mobutu. Ils dénoncent les dérives du système politique et réclament des changements profonds dans la gouvernance du pays. Étienne Tshisekedi figure parmi les signataires.
Le geste est lourd de conséquences. Les parlementaires contestataires sont sanctionnés, arrêtés, privés de leurs mandats et soumis à diverses mesures de répression. Pour Tshisekedi, commence alors une période durant laquelle l’engagement politique et la privation de liberté deviennent étroitement liés.
Cette rupture mérite d’être comprise dans toute sa complexité. Tshisekedi n’était pas un adversaire extérieur au système mobutiste. Il en avait été un acteur. Son passage à l’opposition ne saurait donc effacer ses responsabilités antérieures. Mais il marque une évolution décisive de son parcours et ouvre un nouveau chapitre de l’histoire politique zaïroise.
1982 : la naissance de l’UDPS et le prix de la dissidence
Le 15 février 1982 constitue une autre date majeure. Avec ses compagnons politiques, Étienne Tshisekedi participe à la création de l’Union pour la démocratie et le progrès social, l’UDPS.
À cette époque, créer un parti en dehors du MPR revient à remettre directement en cause l’architecture politique du régime. La réaction des autorités ne tarde pas.
Plusieurs dirigeants du nouveau mouvement sont arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison. Des documents des Nations unies rapportent notamment la condamnation de dix-huit responsables de l’UDPS à quinze années d’emprisonnement, avant leur libération dans le cadre d’une amnistie en 1983.
La prison devient ainsi un instrument de confrontation entre le pouvoir et ceux qui revendiquent le pluralisme. Mais elle produit également un effet que les autorités ne maîtrisent pas entièrement : elle donne une visibilité nouvelle à la contestation.
L’UDPS se construit progressivement une identité politique associée à la résistance au parti unique. La répression de ses dirigeants contribue à faire connaître leur cause, au Zaïre comme à l’étranger.
Les prisons et les relégations : une autre géographie du Zaïre
L’histoire pénitentiaire d’Étienne Tshisekedi ne peut se limiter à la prison centrale de Makala. Elle comprend plusieurs lieux de détention, de résidence imposée et d’éloignement administratif.
Dans son propre récit biographique, Tshisekedi évoque notamment Kisangani, Kabeya-Kamwanga, Belingo, Mupompa, Isangi, Dungu et Monga.
Ces lieux ne correspondent pas tous à des établissements pénitentiaires au sens strict. Certains sont des localités de relégation, d’autres des lieux de surveillance ou d’internement. La distinction est importante. Car la répression politique ne s’exerçait pas seulement derrière les murs des prisons. Elle pouvait également prendre la forme d’un éloignement forcé, d’une interdiction de déplacement, d’une surveillance militaire ou d’un isolement prolongé.
La relégation constituait ainsi une forme particulière de privation de liberté : éloigner l’opposant de ses proches, de ses compagnons politiques, de ses moyens de communication et des centres de décision. L’homme pouvait se trouver hors d’une cellule sans être véritablement libre.
Et cette réalité mérite aujourd’hui d’être enseignée comme une composante de l’histoire politique du pays.
1988 : quand les Nations unies documentent la souffrance du détenu
Parmi les épisodes les mieux documentés, figure celui de 1988. Le 17 janvier, Étienne Tshisekedi est arrêté après avoir tenté d’organiser une manifestation commémorant l’assassinat de Patrice Emery Lumumba. Il est détenu jusqu’au 11 mars.
Les constatations du Comité des droits de l’homme des Nations unies permettent de mesurer la gravité des traitements subis.
Le Comité établit notamment que Tshisekedi a été privé de nourriture et de boisson pendant quatre jours après son arrestation. Il relève également l’absence d’information sur les motifs de son arrestation, le défaut de présentation rapide devant un magistrat et des conditions de détention contraires aux exigences du respect de la dignité humaine.
Plus troublant encore, les autorités avaient cherché à mettre en cause sa santé mentale, alors que les rapports médicaux ne confirmaient pas les accusations diffusées à son encontre.
Il ne s’agissait donc pas uniquement de restreindre la liberté physique d’un opposant. Sa réputation et sa crédibilité publiques étaient également visées.
Après sa sortie de prison, les restrictions ne cessèrent pas immédiatement. Tshisekedi fut soumis à une surveillance militaire, puis à de nouvelles mesures de bannissement intérieur.
L’intérêt historique de cet épisode tient à l’existence de constatations internationales indépendantes. La souffrance du prisonnier n’est pas seulement rapportée par ses partisans : certaines violations ont été examinées et établies par un organe des Nations unies.
Derrière le prisonnier, une famille éprouvée
On évoque souvent les prisonniers politiques en oubliant ceux qui les attendent. Pourtant, derrière chaque arrestation se trouvent une épouse, des enfants, des parents, des amis et des proches confrontés à l’angoisse de l’incertitude.
Dans ses témoignages autobiographiques, Étienne Tshisekedi souligne que les conséquences des arrestations, des bannissements et des résidences surveillées furent également supportées par son épouse, Marthe Kasalu, et leurs enfants.
Cette dimension humaine mérite une place particulière dans notre mémoire collective.
Que devient une famille lorsque son principal responsable est brusquement arrêté ? Comment vit-elle lorsqu’elle ignore la durée de son absence ? Comment préserver les liens familiaux lorsque les visites sont interdites ou que le détenu est envoyé à des centaines de kilomètres ? Ces interrogations dépassent le seul cas Tshisekedi.
Elles concernent toutes les familles congolaises qui, à différentes périodes de notre histoire, ont subi les conséquences de la répression politique.
La mémoire nationale ne devrait pas retenir uniquement les noms des grandes personnalités. Elle devrait également reconnaître la souffrance silencieuse de ceux qui les ont accompagnées.
La résilience : résister sans disposer des moyens du pouvoir
L’une des particularités du parcours de Tshisekedi réside dans la persistance de son engagement malgré les sanctions répétées.
La prison ne mit pas fin à son opposition. Les relégations ne supprimèrent pas son influence politique. Les restrictions de déplacement ne firent pas disparaître les revendications de pluralisme portées par l’UDPS.
Cette persévérance constitue un élément central de sa trajectoire. Elle ne signifie pas que Tshisekedi aurait été seul dans ce combat. D’autres personnalités politiques, des militants, des responsables religieux, des étudiants, des journalistes et des organisations citoyennes ont également contribué, chacun à sa manière, à l’émergence d’un mouvement de contestation du parti unique. La résistance politique zaïroise fut une histoire collective.
Mais le parcours de Tshisekedi en offre une illustration particulièrement documentée, parce qu’il associe une longue expérience du pouvoir, une rupture publique et des années de répression. Il nous rappelle qu’un engagement politique peut se prolonger même lorsque son principal acteur est privé des moyens ordinaires de s’exprimer.
Le 24 avril 1990 : quand Mobutu reconnaît la nécessité du changement
Puis vint le 24 avril 1990. À la cité de la Nsele, le maréchal Mobutu prononce un discours appelé à occuper une place particulière dans l’histoire contemporaine du Zaïre.
Après les consultations populaires engagées au début de l’année, le chef de l’État annonce une ouverture politique. Le monopole institutionnel du MPR est remis en cause. Le multipartisme est introduit, dans un premier temps sous une forme limitée à trois partis. La séparation entre le parti et l’État est annoncée, de même qu’une transition institutionnelle.
Le discours demeure notamment associé à cette formule devenue célèbre : « Comprenez mon émotion. »
Pour de nombreux Zaïrois, ce moment représente une rupture avec l’ordre politique qui avait prévalu pendant près d’un quart de siècle.
Pour Étienne Tshisekedi, il coïncide également avec la fin de sa longue assignation à résidence et avec la reconnaissance de l’UDPS dans le nouvel espace politique.
Il serait cependant historiquement excessif de présenter le 24 avril 1990 comme la victoire exclusive d’un seul homme.
L’ouverture résulte d’une combinaison de facteurs : les revendications de l’opposition, les aspirations populaires, les difficultés économiques et sociales, les consultations nationales et les transformations du contexte international à la fin de la guerre froide.
La contribution de Tshisekedi s’inscrit dans cette dynamique plus large. Sa singularité tient à la continuité de son opposition au cours des années précédentes et au prix personnel qu’il avait payé pour ses convictions.
Le 24 avril n’était pas la fin du combat. Il faut ici éviter une confusion historique. Le 24 avril 1990 ne marque ni la chute du régime Mobutu ni l’instauration immédiate d’une démocratie pleinement fonctionnelle. Il ouvre une transition longue, conflictuelle et traversée de crises.
La Conférence nationale souveraine, les affrontements politiques, les gouvernements successifs et les difficultés de mise en œuvre des réformes montreront combien la proclamation du pluralisme diffère de son enracinement institutionnel.
Étienne Tshisekedi poursuivra son engagement durant cette période, notamment dans le cadre de la Conférence nationale souveraine et de ses responsabilités gouvernementales.
La chute du régime Mobutu n’interviendra finalement qu’en mai 1997. Et même après cette date, Tshisekedi connaîtra de nouvelles mesures de répression et d’éloignement, cette fois sous le pouvoir de Laurent-Désiré Kabila.
Ainsi, son histoire de prisonnier politique ne s’achève pas définitivement en 1990. Elle appartient à une trajectoire plus longue, celle d’un homme dont les rapports avec les pouvoirs successifs demeurèrent marqués par la confrontation politique.
Ce que les générations actuelles devraient retenir
Aujourd’hui, près de dix années après la disparition d’Étienne Tshisekedi, survenue le 1er février 2017 à Bruxelles, il importe de dépasser les seules célébrations partisanes pour interroger la portée historique de son parcours.
Son expérience soulève plusieurs questions qui demeurent d’actualité. Que vaut une Constitution si les libertés qu’elle proclame ne sont pas respectées ? Que devient l’État de droit lorsque l’arrestation remplace le débat politique ? Comment empêcher que les institutions chargées de protéger les citoyens deviennent des instruments de répression ?
Ces questions ne concernent ni un parti particulier ni une seule époque. Elles touchent aux fondements mêmes de la vie républicaine.
Raconter les années de prison d’Étienne Tshisekedi, ce n’est donc pas seulement rappeler les épreuves d’un opposant. C’est revisiter une période de notre histoire durant laquelle les libertés politiques étaient sévèrement limitées et où leur revendication pouvait entraîner de lourdes conséquences personnelles.
C’est également rappeler que les institutions démocratiques ne se construisent pas uniquement par des discours ou des textes juridiques. Elles exigent des pratiques, des garanties et une culture du respect des droits fondamentaux.
Conclusion : la mémoire d’un homme, une leçon pour la République
Étienne Tshisekedi wa Mulumba n’a pas traversé l’histoire congolaise sans contradictions, sans controverses ni confrontations.
Comme toute personnalité ayant exercé des responsabilités publiques pendant plusieurs décennies, son parcours appelle une lecture critique, complète et documentée.
Mais les privations de liberté qu’il a subies, les atteintes à ses droits reconnues par les Nations unies et la persistance de son engagement politique constituent des faits historiques qui méritent d’être transmis.
Les prisons de Makala, les localités de relégation et les longues périodes de surveillance ne devraient pas demeurer de simples références dans les biographies politiques. Elles appartiennent à l’histoire nationale.
Il serait souhaitable que les historiens, les chercheurs, les journalistes et les témoins de cette époque poursuivent le travail de documentation, recueillent les souvenirs encore disponibles et permettent aux générations futures de comprendre ce que signifiait concrètement l’opposition politique sous la Deuxième République. Car une nation qui oublie les souffrances associées à la conquête de ses libertés risque de sous-estimer la nécessité de les préserver.
La grande leçon de cette histoire n’est pas que la prison aurait, à elle seule, fait naître la démocratie. Elle est qu’aucune démocratie durable ne peut se construire en faisant de la prison la réponse à la contradiction politique.
Article de mémoire historique — Kinshasa, octobre 2026.



