RDC : Joseph Kabila à l’épreuve de son héritage politique

Par Maurice Mbaya Mukendi/Économiste et financier • Doctorant en politiques publiques à Liberty University/Spécialisation en politique économique

Changer de sigle ne suffit pas à changer d’histoire. Et dénoncer les échecs de son successeur ne suffit pas à effacer les fragilités de son propre héritage.

Dans son adresse du 9 octobre 2026, Joseph Kabila oppose l’héritage qu’il affirme avoir transmis en 2019 aux défaillances de son successeur. Il met en cause la conduite de la guerre, le refus du dialogue, les atteintes aux libertés, la corruption, l’endettement et les contrats miniers. Il dénonce aussi un projet de changement constitutionnel et annonce de prochaines initiatives. Pour évaluer ce réquisitoire, il faut examiner ses affirmations et les décisions antérieures auxquelles elles renvoient. Le retour sur le CNDP, le M23 et l’AFC prend ici son sens : éprouver son bilan sécuritaire et les conditions de la paix qu’il propose. [1][24]

Dix huit années de pouvoir obligent à rendre des comptes

Un ancien président peut critiquer son successeur ; il doit aussi répondre des décisions dont les effets ont survécu à son départ. La réunification institutionnelle, la Constitution de 2006, le transfert du pouvoir en 2019 et l’allégement de dette de 12,3 milliards de dollars annoncé en 2010 constituent des repères historiques. Ils ne démontrent ni une pacification achevée ni la disparition des loyautés militaires parallèles. [2]

  • tv5monde+ scoop rdc 336 x 280px

En mars 2018, les Nations unies évoquaient environ 4,5 millions de déplacés internes. Les conflits des Kasaï, du Tanganyika et des Kivu contredisent l’image d’une cohésion définitivement restaurée. Des frontières juridiquement préservées ne garantissent pas une autorité effective sur tout le territoire. [3]

Comparer uniquement 2018 à l’effondrement de 2001 favorise mécaniquement le bilan de Kabila. Le test pertinent est plus exigeant : après dix-huit ans, les institutions pouvaient-elles protéger durablement les populations et empêcher la reconstitution des rébellions ? Sortir partiellement d’une catastrophe ne signifie pas avoir empêché la suivante.

Le bilan militaire confronté à la continuité des réseaux

Kabila présente l’armée laissée à son successeur comme une institution dont la professionnalisation progressait. C’est cette affirmation qui impose de revenir aux intégrations militaires sous sa présidence. Le Comité des sanctions du Conseil de sécurité rappelle que le M23 s’est constitué à partir d’anciens membres du CNDP intégrés aux FARDC, invoquant notamment la non-application de l’accord du 23 mars 2009. Son nom renvoie directement à cet accord. [22]

L’AFC n’est pas un épisode de son bilan présidentiel : elle éclaire la recomposition actuelle de réseaux liés au M23. Créée en décembre 2023, elle élargit cette configuration. Le règlement européen 2024/2065 identifie Nangaa comme son dirigeant et documente son alliance avec le M23. Benjamin Mbonimpa y apparaît comme secrétaire exécutif du M23 et responsable du secrétariat permanent de l’AFC. Ces fonctions montrent l’articulation des structures. [23]

Parler d’une entreprise politico-militaire qui se recompose désigne donc une continuité de réseaux et de méthodes : recours aux armes, contrôle territorial et recherche de concessions. Cela ne signifie pas une identité juridique entre les organisations, ni des membres et revendications entièrement inchangés. L’AFC apporte de nouveaux acteurs et une ambition politique élargie.

La défaite du M23 en 2013, obtenue par les FARDC avec l’appui de la Brigade d’intervention de l’ONU, demeure une victoire, portée notamment par des soldats comme Mamadou Ndala. Mais vaincre une force et démanteler ses capacités de reconstitution sont deux résultats différents. [4]

Le rapport S/2012/843 de l’ONU relève qu’après l’intégration du CNDP en 2009, d’anciens officiers avaient obtenu des commandements stratégiques, des affectations lucratives dans les zones minières et conservé des stocks privés d’armes. Human Rights Watch décrivait également des structures militaires et administratives parallèles. L’État avait-il absorbé ces combattants ou permis à leurs réseaux de préserver leur autonomie sous un nouvel uniforme ? [5][6]

Les déclarations de Nairobi de décembre 2013 prévoyaient désarmement, démobilisation et réinsertion, avec une amnistie excluant les crimes graves. Elles ne prouvent ni la satisfaction intégrale des revendications ni une réintégration automatique. Face au bilan militaire revendiqué dans le discours, la question porte sur les autonomies documentées et les garanties insuffisantes contre leur reproduction. [7]

Son appel à neutraliser tous les groupes armés doit donc être confronté aux arrangements passés. Lorsque les armes procurent grades, ressources et positions sans démantèlement des réseaux, la rébellion peut devenir politiquement rentable. Une proposition crédible de sortie de guerre doit préciser comment seront vérifiés le désarmement, la disparition des commandements parallèles et les poursuites pour crimes graves. La réinsertion civile ne peut se confondre avec l’accès automatique aux responsabilités militaires.

Souveraineté dialogue et exigences démocratiques

Kabila demande le retrait des troupes étrangères et critique les alliances du pouvoir avec des groupes armés. Cette exigence doit être appliquée à toutes les parties. La résolution 2773 du Conseil de sécurité condamne l’offensive du M23 soutenue par les forces rwandaises, exige leur retrait et demande également à Kinshasa de cesser son soutien aux FDLR. Les défaillances congolaises ne justifient ni le soutien rwandais au M23 ni la présence de forces rwandaises en RDC. [8]

Le discours développe les responsabilités de Kinshasa sans désigner le Rwanda et l’AFC/M23 avec la même précision. Cette omission fragilise sa lecture de la guerre. Aucun grief politique ne légitime une alliance armée avec un voisin contre la souveraineté de son propre pays. Inversement, les accusations visant les forces gouvernementales et leurs alliés doivent être examinées : le rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de septembre 2025 documente des violations imputées à plusieurs parties, dont le M23, les FARDC et des groupes alliés. Protéger les civils exige une justice appliquée à tous les camps. [9]

Sur le dialogue, deux débats doivent être distingués. L’accord RDC–Rwanda de Washington du 27 juin 2025, la déclaration de Doha du 19 juillet et l’accord-cadre du 15 novembre montrent l’existence de négociations sécuritaires. Ils ne suffisent ni à démontrer leur efficacité ni à réfuter le reproche distinct portant sur un dialogue national inclusif. Kabila évoque notamment les démarches de la CENCO et de l’ECC : il faut évaluer leurs conditions, leur représentativité et les réponses du pouvoir. Sa critique des négociations avec les belligérants doit, elle aussi, être jugée sur l’application des engagements et la protection des populations. [10][11][25]

Les accusations d’arrestations arbitraires, d’impunité et de restrictions aux libertés appellent des enquêtes et des réponses précises. Mais Kabila présente aussi son propre mandat comme une période de consolidation démocratique. Les violations documentées lors des manifestations de décembre 2016 empêchent d’en faire un passé exemplaire. Elles n’excusent aucun abus actuel : la règle doit rester identique pour le pouvoir et l’opposition. Les accusations de tribalisme et de népotisme exigent également des actes identifiables ; elles ne doivent pas devenir des accusations contre des communautés. [13]

Le volet constitutionnel mérite une réponse propre. La promotion d’un changement de Constitution et les débats sur une loi référendaire doivent être examinés au regard des procédures, des limites constitutionnelles et des intentions déclarées. L’existence d’un débat ne démontre pas, à elle seule, la rupture du pacte républicain. Mais toute tentative de contourner les garanties d’alternance doit être contestée. La défense de la Constitution oblige donc Kabila à préciser les dispositions menacées et les faits invoqués, tout en engageant les autorités actuelles à répondre sur le fond. [24]

Dette corruption et mines juger les résultats

Le chiffre de dix-huit milliards de dollars de dette avancé dans le discours ne suffit pas à établir une mauvaise gestion. Il faut préciser date, périmètre, garanties, arriérés, échéances et capacité de remboursement. Un emprunt peut financer des infrastructures productives ou des dépenses mal exécutées : son rendement économique et social doit être rapporté à son coût et aux risques budgétaires.

La comparaison avec son propre bilan exige la même prudence. L’allégement de 2010 ne commande pas de renoncer ensuite au crédit. Un faible endettement peut traduire une gestion prudente comme un déficit d’investissement. Les dépenses liées à la guerre doivent entrer dans l’analyse sans justifier chaque choix budgétaire. La critique devient probante lorsqu’elle identifie les emprunts coûteux, les garanties risquées ou les projets sans rendement, plutôt que de transformer un montant brut en verdict.

Kabila invoque les indicateurs de la Banque mondiale pour étayer l’aggravation de la corruption. La série révisée citée dans le dossier montre pourtant un recul du contrôle de 19,98 en 2014 à 17,13 en 2018, soit 2,85 points sous sa présidence, puis un gain de 1,36 point entre 2019 et 2025, de 16,62 à 17,98, dont 0,25 point entre 2021 et 2025. Ces évolutions ne soutiennent pas une dégradation uniforme. Elles ne prouvent pas davantage l’efficacité certaine d’une politique : fluctuations et marges d’incertitude imposent la prudence, et l’indicateur ne mesure ni les montants détournés ni les fonds récupérés. [15][16]

Sa dénonciation des contrats déséquilibrés justifie une comparaison avec Sicomines, conclu sous sa présidence. L’IGF a relevé environ 822 millions de dollars de financements d’infrastructures sur une enveloppe prévue de trois milliards. La contestation chinoise impose une vérification contradictoire sans effacer l’écart entre promesses et réalisations. Selon le FMI, l’avenant de 2024 porte l’enveloppe à sept milliards, dépenses antérieures comprises, et prévoit une redevance de 1,2 % du chiffre d’affaires annuel. Une clause ne constitue toutefois pas un ouvrage livré. Cet exemple éprouve les critères de sa critique ; il ne tient pas lieu d’audit du partenariat américain. [19][20]

Kabila conteste aussi l’idée que l’accord sur les minerais critiques avec les États-Unis protégerait durablement le régime. Un accord entre États ne constitue pas une garantie personnelle de maintien au pouvoir. Mais cette distinction ne démontre pas que le partenariat serait contraire à l’intérêt national. Pour établir un bradage, il faut examiner les engagements, les contreparties, les droits sur les ressources et les bénéfices publics. Le même contrôle doit s’appliquer aux conventions anciennes et nouvelles. [24]

Clarifier les moyens des initiatives annoncées

Après ce réquisitoire, Kabila appelle les Congolais à agir et annonce de prochaines initiatives. Cette progression peut préparer une mobilisation ; elle ne démontre pas à elle seule un projet opérationnel de coup d’État ou de rébellion. L’analyse doit donc porter sur les moyens qu’il choisira et les engagements qu’il prendra. [24]

Ses initiatives seront-elles exclusivement pacifiques et constitutionnelles ? Son appel au rétablissement de l’État de droit s’accompagnera-t-il d’un rejet explicite de la conquête du pouvoir par les armes et de tout soutien à l’AFC/M23 ? Ces questions prolongent son discours : elles demandent que les moyens de l’action soient conformes aux principes qu’il défend.

Les autorités actuelles doivent répondre de leur action ; Kabila doit répondre de la sienne. La stabilité exige une chaîne de commandement nationale, des accords vérifiables, des ressources contrôlées et une justice appliquée à tous les camps. La RDC ne sortira pas du cycle des rébellions en laissant chaque pouvoir effacer l’histoire qui le dérange. Elle en sortira en rendant les responsabilités impossibles à esquiver.

Maurice Mbaya Mukendi est titulaire d’un MBA en finance. Ses travaux portent sur la gouvernance, la fiscalité et le développement en RDC.

Sources et documents de référence

Les renvois identifient les documents cités. Les références [24] et [25] précisent les thèmes de l’adresse du 9 octobre 2026. Les références non utilisées ont été retirées ; la numérotation est conservée. Les interprétations engagent l’auteur.

[1] TV5MONDE, compte rendu de l’adresse de Joseph Kabila du 9 octobre 2026, « La RD Congo est en péril » : ce qu’a dit Joseph Kabila dans un discours contre le pouvoir de Félix Tshisekedi.

[2] FMI et Banque mondiale, annonce d’un allégement de dette de 12,3 milliards USD, 1er juillet 2010.

[3] Conseil de sécurité, résolution 2409 et situation humanitaire en RDC, 27 mars 2018.

[4] Radio Okapi, Mamadou Ndala et la défaite militaire du M23, 29 septembre 2014.

[5] Groupe d’experts de l’ONU, S/2012/843, rubrique « The Evolution of M23 demands », page numérotée 146 du document.

[6] Human Rights Watch, Always on the Run, 14 septembre 2010.

[7] ONU, S/2013/740, déclarations de Nairobi du 12 décembre 2013, notamment points 1, 2 et 5.

[8] Conseil de sécurité, résolution 2773, 21 février 2025.

[9] Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme, conclusions sur les violations dans les Kivu, 5 septembre 2025.

[10] Secrétaire général de l’ONU, déclaration sur l’accord RDC–Rwanda, 27 juin 2025.

[11] Ministère qatari des Affaires étrangères, accord-cadre de Doha du 15 novembre 2025 et poursuite des discussions, 2 février 2026.

[13] Bureau conjoint de l’ONU aux droits de l’homme, rapport sur les événements de décembre 2016.

[15] Banque mondiale, API officielle, série GOV_WGI_CC_SC pour COD, période présentée : 2014–2025 ; extraction indiquée du 11 octobre 2026. Valeurs arrondies à deux décimales.

[16] Banque mondiale, méthodologie et questions fréquentes des Worldwide Governance Indicators.

[19] Actualite.cd, présentation des chiffres de l’audit IGF de Sicomines, 29 janvier 2024 ; DeskEco, contestation des conclusions par la partie chinoise, 25 mars 2023.

[20] FMI, rapport pays 24/226, consultation de 2024 et sixième revue FEC, dispositions de l’avenant Sicomines.

[22] Comité des sanctions du Conseil de sécurité, notice Jean-Marie Lugerero Runiga, filiation entre les anciens membres du CNDP intégrés aux FARDC et le M23, mise à jour du 5 décembre 2016.

[23] Conseil de l’Union européenne, règlement d’exécution 2024/2065 du 26 juillet 2024, annexe, notices Benjamin Mbonimpa, Corneille Nangaa et AFC.

[24] Actualite.cd, « Joseph Kabila : Le Congo est en péril, il annonce de prochaines initiatives », 9 octobre 2026. https://actualite.cd/2026/10/09/joseph-kabila-le-congo-est-en-peril-il-annonce-de-prochaines-initiatives

[25] Radio Okapi, « Joseph Kabila dénonce le refus méprisant du pouvoir face aux initiatives en faveur d’un véritable dialogue national inclusif », 9 octobre 2026. https://www.radiookapi.net/2026/10/09/actualite/politique/joseph-kabila-denonce-le-refus-meprisant-du-pouvoir-face-aux

À ne pas rater

À la une