Par Moïse Musangana.
C’est un séisme dont l’épicentre se trouve à Goma, mais dont l’onde de choc paralyse la capitale, Kinshasa. Depuis l’annonce fracassante du 12 octobre dernier, un silence de plomb s’est abattu sur les états-majors politiques et cléricaux de Kinshasa. Joseph Kabila, l’homme du domaine de Kingakati, est réapparu là où personne ne l’attendait : à la tête du Front pour la Refondation de la Nation (FRN), une alliance politico-militaire fusionnant l’AFC et le M23. Par ce geste, l’ancien président n’a pas seulement défié le pouvoir de Félix Tshisekedi ; il a littéralement pris à contre-pied et atomisé ses propres alliés de la veille.
Hier encore, la C64 affichait une unité de façade, arc-boutée derrière l’article 64 de la Constitution pour faire barrage aux velléités de réécriture constitutionnelle du régime. Hier encore, la plateforme chrétienne CENCO-ECC plaidait avec insistance pour un « dialogue inclusif », une table ronde de la dernière chance où Kabila devait être le pivot incontournable de la décrispation nationale.
Aujourd’hui ? C’est la débandade. Le piège s’est refermé sur une opposition civile médusée, condamnée à un numéro d’équilibriste intenable.
Pour Martin Fayulu et Moïse Katumbi, le réveil est brutal. Comment continuer à porter un projet de transition ou de Dialogue politique aux côtés d’un homme qui a choisi de faire parler la poudre depuis l’est du pays ? Soutenir la démarche de Kabila reviendrait, pour ces figures de la légitimité républicaine, à signer leur arrêt de mort politique et à valider une insurrection armée historiquement adoubée par des puissances étrangères. La réplique tardive mais cinglante de Martin Fayulu exigeant de Kabila qu’il prouve qu’il « n’est pas engagé dans une entreprise criminelle » illustre ce point de rupture. L’opposition ne dialogue plus, elle se fragmente, contrainte de renvoyer dos à dos l’autoritarisme de Tshisekedi et le maquis de Kabila.
Du côté des princes de l’Église, l’aphonie est à son comble. Elle est révélatrice du traumatisme stratégique. La CENCO et l’ECC, traditionnelles boussoles morales de la nation, se retrouvent face à une impasse pastorale. Comment prêcher la paix et la cohésion nationale tout en ménageant un ancien chef de l’État qui s’allie formellement avec le M23, bourreau des populations du Kivu ? Ce silence radio de plus d’une semaine n’est pas une indifférence, c’est un vertige. Condamner Kabila, c’est faire le jeu du pouvoir ; se taire, c’est perdre son autorité morale.
Le constat est implacable : Joseph Kabila a agi seul. Sous instigation, bien entendu de son mentor, Paul Kagame, pris à travers les mailles des sanctions américaines et pour lequel les Yankees, assoiffés des minerais critiques du Congo, n’ont pas encore dit leur dernier mot. Il a délibérément tenu à l’écart ses parrains religieux et ses partenaires politiques kinois, sachant pertinemment qu’ils auraient opposé un veto catégorique à son aventure militaire. En choisissant la voie des armes, il a sacrifié ses soutiens de la capitale sur l’autel d’un pari géopolitique ultra-risqué.
Kabila a joué, Kabila a tranché, et dans sa course vers l’est, il a laissé derrière lui une opposition kinoise orpheline de sa stratégie et des Églises prises en otage par leur propre diplomatie. À Kinshasa, le dialogue inclusif est mort-né, et le combat constitutionnel vient de perdre son principal poids lourd, parti chercher dans le fracas des armes une vérité que les urnes et les salons politiques ne pouvaient plus lui offrir.



