Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste.
Cette nouvelle fiche doit éclairer trois questions essentielles : pourquoi Mobutu choisit-il un ancien gouverneur de la Banque du Zaïre pour remplacer Mabi Mulumba ? Pourquoi son mandat ne dure-t-il qu’environ huit mois ? Et pourquoi Mobutu décide-t-il finalement de rappeler Léon Kengo wa Dondo ?
Il faut notamment distinguer les difficultés économiques du pays d’un éventuel échec personnel de Sambwa, qui ne peut être affirmé sans preuve.
1. Le 7 mars 1988 : Mobutu choisit un spécialiste des finances
Après un peu plus d’une année à la tête du Gouvernement, Évariste Mabi Mulumba est remplacé par Jules-Fontaine Sambwa Pida Nbagui.
Le choix est significatif. Sambwa est un économiste expérimenté, ancien gouverneur de la Banque du Zaïre, ancien ministre du Plan et, depuis juillet 1987, vice-premier ministre chargé de l’Économie et des Finances.
Mobutu ne cherche donc pas un novice. Il confie le Gouvernement à un responsable qui connaît déjà les principaux problèmes financiers du pays.
2. Qui est Sambwa Pida Nbagui ?
Né le 12 novembre 1940 à Mbandaka, Sambwa est diplômé en sciences économiques et financières de l’Université libre de Bruxelles.
Il a occupé plusieurs fonctions importantes dans les institutions économiques et monétaires zaïroises.
Sa carrière est particulièrement marquée par son passage à la tête de la Banque du Zaïre.
Contrairement à plusieurs chefs de Gouvernement précédents, sa réputation repose essentiellement sur sa connaissance des mécanismes monétaires, des finances publiques et de l’administration économique.
Mobutu fait donc appel à un technicien de la monnaie pour conduire un Gouvernement confronté à une crise financière persistante.
3. Pourquoi remplacer Mabi par Sambwa ?
C’est la première question politique importante. Mabi Mulumba était lui-même économiste. Son remplacement par Sambwa ne constitue donc pas un changement radical d’orientation. Il traduit plutôt la recherche d’une nouvelle capacité de pilotage économique.
Le Zaïre demeure confronté à l’endettement, aux tensions inflationnistes, aux difficultés budgétaires et aux exigences des partenaires financiers internationaux.
L’arrivée de Sambwa peut ainsi être interprétée comme une volonté de renforcer la gestion économique et monétaire. Mais il faut être précis : les sources consultées ne démontrent pas que Mabi aurait été personnellement sanctionné pour mauvaise gestion.
4. Un Gouvernement sous fortes contraintes
Sambwa hérite d’une situation difficile. Il doit participer au redressement financier, assurer le fonctionnement de l’administration et maintenir les relations économiques internationales du Zaïre. Mais son autorité demeure encadrée par le système politique du MPR.
Mobutu conserve le pouvoir suprême de décision. Sambwa peut proposer et coordonner les politiques économiques, sans disposer d’une autonomie complète sur les arbitrages politiques et budgétaires.
Le paradoxe est donc toujours le même : le Premier commissaire d’État doit assumer les difficultés de gestion d’un État dont le Président conserve les principaux leviers de pouvoir.
5. Un mandat de moins de neuf mois
Sambwa ne reste à la tête du Gouvernement que 264 jours. Son mandat est marqué par plusieurs réorganisations du Conseil exécutif, notamment en juillet et en octobre 1988. Les chronologies gouvernementales recensent les ordonnances des 7 mars, 28 juillet et 12 octobre 1988.
Cette succession de remaniements illustre une recherche persistante d’ajustements gouvernementaux.
Cependant, il serait imprudent d’attribuer personnellement à Sambwa l’ensemble des difficultés économiques de cette période. Les déséquilibres zaïrois étaient largement antérieurs à son arrivée.
6. Le 26 novembre 1988 : pourquoi Mobutu le remplace-t-il ?
Nous arrivons au point central de notre fiche. Le 26 novembre 1988, Mobutu procède à un profond remaniement ministériel. Treize autres membres du Gouvernement sont renouvelés et Léon Kengo wa Dondo est rappelé à la tête du Conseil exécutif.
Cette fois, nous disposons d’une explication contemporaine particulièrement intéressante. Selon des sources proches de la Présidence citées par l’AFP et reprises par Le Monde du 29 novembre 1988, le remaniement vise à restaurer « la discipline et la cohésion » au sein du Conseil exécutif, afin d’améliorer son efficacité.
Cette information permet d’aller au-delà d’une simple hypothèse de rotation des responsables.
Mobutu paraît désormais préoccupé non seulement par les difficultés économiques, mais aussi par le fonctionnement collectif du Gouvernement.
7. Sambwa a-t-il été limogé pour incompétence ?
Rien ne permet de l’affirmer catégoriquement. Nous devons distinguer trois niveaux.
Le fait établi : Sambwa est remplacé par Kengo le 26 novembre 1988, dans le cadre d’un vaste remaniement.
Le motif annoncé : restaurer la discipline, la cohésion et l’efficacité du Conseil exécutif.
La lecture politique : Mobutu estime qu’un changement de direction gouvernementale peut contribuer à améliorer la coordination et l’autorité de l’exécutif.
Il serait donc excessif de présenter ce départ comme une condamnation personnelle de Sambwa.
Le changement semble viser le fonctionnement général de l’équipe gouvernementale, même si son chef en supporte naturellement les conséquences politiques.
8. Pourquoi rappeler Kengo ?
Ce choix est révélateur. Kengo avait dirigé le Gouvernement de novembre 1982 à octobre 1986. Il était connu pour sa méthode administrative et sa réputation de rigueur. En le rappelant, Mobutu semble rechercher un responsable capable d’imposer davantage de discipline au Conseil exécutif.
Après Mabi et Sambwa, deux économistes, le Président revient ainsi à un juriste expérimenté, associé à la maîtrise de l’appareil administratif.
La priorité n’est plus seulement de trouver un spécialiste de l’économie, mais un chef capable d’organiser et de discipliner l’ensemble du Gouvernement.
9. L’héritage de Sambwa
Le passage de Sambwa mérite de ne pas être réduit à sa brièveté. Il témoigne de la place croissante des compétences économiques dans le recrutement des chefs de Gouvernement à la fin des années 1980.
Mais il révèle également les limites de cette approche. Un expert financier, même expérimenté, ne peut résoudre à lui seul les difficultés d’un État lorsque celles-ci dépassent la seule technique économique et concernent également les institutions, la gouvernance et les mécanismes de décision.
Le cas Sambwa illustre ainsi la différence entre maîtriser les instruments financiers et disposer du pouvoir politique nécessaire pour engager des réformes profondes.
La leçon de Sambwa Pida Nbagui
Sambwa est appelé pour son expérience économique et monétaire. Mais huit mois plus tard, Mobutu rappelle Kengo pour rechercher davantage de discipline et de cohésion gouvernementales. Cette succession révèle une vérité essentielle : La compétence économique est indispensable pour redresser un État, mais elle ne suffit pas lorsque la gouvernance institutionnelle demeure fragile.
Le problème du Zaïre n’était donc pas seulement de trouver de bons économistes. Il était aussi de construire un système capable de transformer leurs compétences en décisions cohérentes, durables et effectivement appliquées.
Repères chronologiques
7 mars 1988 : Sambwa remplace Mabi Mulumba
28 juillet 1988 : Réorganisation gouvernementale
12 octobre 1988 : Nouveaux ajustements du Conseil exécutif
26 novembre 1988 : Fin du mandat de Sambwa
26 novembre 1988 : Retour de Léon Kengo wa Dondo
Sources principales : Primature de la RDC ; archives du Monde des 9 mars et 29 novembre 1988 ; chronologie des ordonnances gouvernementales reproduite par Bokundoli.
Notre prochaine étape sera donc la Fiche n°9 — Léon Kengo wa Dondo, deuxième passage (1988-1990). Elle sera particulièrement importante, car elle nous conduira au discours historique du 24 avril 1990, à la fin du monopartisme et à la transformation profonde des rapports entre Mobutu, son Gouvernement et les forces politiques émergentes.



