Page d’histoire série II (les premiers ministres de Mobutu) : Evariste Mabi Mulumba, l’économiste appelé après trois mois de pouvoir présidentiel direct

Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste. 

1. Une nomination qui corrige l’expérience d’octobre 1986

Le 31 octobre 1986, Mobutu avait supprimé la fonction de premier commissaire d’État et décidé d’assurer lui-même la coordination de l’exécutif. Mais l’expérience est brève. Moins de trois mois plus tard, le 22 janvier 1987, un nouveau Conseil exécutif est constitué et Évariste Mabi Mulumba en prend la direction. Cette chronologie est importante.

Mobutu vient de démontrer qu’il peut supprimer la fonction de chef du Gouvernement. Mais il démontre maintenant autre chose : concentrer le pouvoir politique et coordonner quotidiennement toute l’action gouvernementale sont deux choses différentes.

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La complexité économique et administrative du pays rend de nouveau utile l’existence d’un Premier commissaire d’État.

2. Qui est Mabi Mulumba ?

Évariste Mabi Mulumba est né le 22 avril 1941. Économiste, universitaire et professeur, il appartient à cette génération de cadres zaïrois dont la légitimité repose moins sur l’armée ou le militantisme politique que sur la compétence technique et académique.

Il est spécialiste des questions monétaires et financières. Avant d’accéder à la tête du Gouvernement, il a notamment exercé des responsabilités dans le domaine des finances publiques.

Son profil correspond parfaitement au problème auquel Mobutu est alors confronté : le Zaïre n’a pas seulement besoin d’autorité ; il a besoin de gestion.

3. Pourquoi un économiste ?

À la fin des années 1980, l’économie devient l’une des principales vulnérabilités du régime.

Le pays est lourdement endetté. Les finances publiques sont fragiles. L’inflation progresse.

Les relations avec le FMI, la Banque mondiale et les créanciers étrangers deviennent déterminantes.

Après avoir expérimenté pendant quelques mois la coordination directe de l’exécutif, Mobutu remet donc à la tête du Gouvernement un homme dont la compétence première est précisément l’économie.

Avec Mabi Mulumba, le profil du Premier commissaire d’État se technocratise davantage.

4. Le paradoxe de Mabi

Mais Mabi retrouve le même problème que Kengo avant lui. Comment imposer une véritable discipline économique lorsque le Premier commissaire d’État ne contrôle pas l’ensemble du système politique et financier ?

Mabi peut proposer des mesures. Il peut administrer. Il peut coordonner les ministères économiques. Mais Mobutu demeure Chef de l’État, centre du pouvoir politique et arbitre des grandes décisions.

Le Premier commissaire d’État se trouve donc dans une position délicate : il doit répondre de l’économie sans disposer seul de tous les leviers permettant de la transformer.

5. 1987 : les difficultés persistent

L’année 1987 ne produit pas le redressement décisif attendu. Le poids de la dette extérieure reste considérable et les déséquilibres financiers persistent.

Les contraintes imposées par les bailleurs de fonds se renforcent.

Le Gouvernement doit rechercher simultanément :

– davantage de recettes ;

– une meilleure maîtrise des dépenses ;

– la stabilisation monétaire ;

– et le maintien des relations avec les partenaires financiers extérieurs.

La question économique devient donc progressivement une question politique.

Car l’échec du redressement menace directement la capacité de l’État à fonctionner.

6. Pourquoi Mabi est-il remplacé ?

Le 7 mars 1988, Mobutu procède à un important remaniement. Mabi Mulumba quitte la tête du Gouvernement. Il est remplacé par Jules-Fontaine Sambwa Pida Nbagui.

Cette fois encore, il faut éviter une conclusion trop rapide. Les sources contemporaines ne présentent pas le départ de Mabi comme une rupture spectaculaire avec Mobutu. Il n’est pas décrit comme un opposant et conserve d’ailleurs son siège au Comité central du MPR.

Il ne s’agit donc pas, à première vue, d’une disgrâce politique comparable à certaines ruptures antérieures.

7. La véritable clé : l’urgence financière

Le profil de son successeur apporte probablement l’explication la plus éclairante. Sambwa est lui aussi économiste. Il a dirigé la Banque du Zaïre et exercé plusieurs responsabilités économiques importantes. Surtout, au moment où Mobutu le choisit, les problèmes financiers sont devenus prioritaires.

Le remplacement de Mabi par Sambwa ne signifie donc pas l’abandon de la technocratie. C’est presque l’inverse.

Mobutu remplace un économiste par un autre économiste. Il change l’homme, mais conserve la priorité : redresser les finances du Zaïre.

8. Une disgrâce ? Les faits disent plutôt non

Un élément est particulièrement important. Après son départ du Gouvernement, Mabi Mulumba conserve son siège au Comité central du MPR. Il reste donc dans les structures du régime.

Cela nous oblige à distinguer trois niveaux :

Le fait : Mabi est remplacé le 7 mars 1988 lors d’un remaniement.

Le contexte immédiat : la situation financière du Zaïre est devenue extrêmement préoccupante.

La logique politique : Mobutu cherche un nouveau dispositif économique sans nécessairement rompre politiquement avec Mabi.

Nous ne disposons donc pas d’éléments suffisants pour parler d’un « limogeage-sanction ». Il s’agit davantage d’un changement de pilote économique.

9. Ce que Mabi apporte à notre série

Mabi Mulumba est important parce que son passage répond à une question que nous avions laissée ouverte : Mobutu pouvait-il durablement se passer d’un Premier commissaire d’État ?

L’expérience d’octobre 1986 à janvier 1987 suggère que la réponse est non.

Le Président peut concentrer le pouvoir. Mais un État confronté à une crise économique profonde exige également une coordination administrative quotidienne.

Mabi marque donc le retour rapide de la nécessité gouvernementale.

La leçon de Mabi Mulumba

Son passage à la tête du Gouvernement révèle une évolution du système Mobutu.

Dans les années 1960, la principale préoccupation était la consolidation politique du régime.

À la fin des années 1980, une autre menace s’impose : l’économie.

Mobutu peut changer les hommes, réorganiser le Gouvernement et redistribuer les responsabilités.

Mais il ne peut supprimer les contraintes économiques.

C’est pourquoi, après avoir supprimé la fonction de Premier commissaire d’État, il la rétablit quelques mois plus tard et la confie à un économiste.

Et lorsqu’il remplace Mabi en mars 1988, il choisit encore un économiste.

Le problème n’est désormais plus de savoir seulement qui gouverne.

Il faut savoir qui peut encore redresser les comptes.

REPÈRES

31 octobre 1986 — Suppression de la fonction de Premier commissaire d’État.

22 janvier 1987 — Constitution du Conseil exécutif dirigé par Évariste Mabi Mulumba.

1987 — Poursuite des difficultés économiques, monétaires et financières.

7 mars 1988 — Remaniement gouvernemental.

7 mars 1988 — Jules-Fontaine Sambwa Pida Nbagui devient Premier commissaire d’État.

Après son départ — Mabi conserve son siège au Comité central du MPR.

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