Page d’histoire Série II (Les premiers ministres de Mobutu) : Interlude de 1986-1988, quand Mobutu décide de gouverner sans chef du gouvernement

Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste

1. 31 octobre 1986 : le poste disparaît

Le 31 octobre 1986, Léon Kengo wa Dondo cesse d’être Premier commissaire d’État. Mais Mobutu ne lui cherche aucun successeur.

Il supprime la fonction et reprend lui-même la coordination du Conseil exécutif.

Kengo, lui, demeure dans le dispositif : il est envoyé aux Affaires étrangères.

Cette distinction est capitale. Mobutu ne supprime pas Kengo. Il supprime son poste.

2. Un précédent : octobre 1966

Ce n’est pas la première fois. Le 26 octobre 1966, après le départ du général Léonard Mulamba, Mobutu avait déjà supprimé la fonction de Premier ministre. Elle était restée vacante jusqu’en juillet 1977.

Vingt ans plus tard, le même réflexe réapparaît : lorsque Mobutu estime qu’un échelon entre la Présidence et le Gouvernement n’est plus nécessaire, il peut simplement le faire disparaître.

C’est une caractéristique essentielle du régime. Sous un système parlementaire classique, la fonction de Premier ministre constitue un rouage institutionnel fondamental.

Sous Mobutu, son existence dépend largement de l’architecture du pouvoir décidée par le Président.

3. Qui gouverne alors ?

La réponse est simple : Mobutu.

Il est déjà Chef de l’État, Président-Fondateur du MPR et autorité politique suprême.

À partir d’octobre 1986, il assume également directement la coordination de l’exécutif. Les commissaires d’État continuent naturellement à gérer leurs départements. Mais il n’existe plus de chef du Gouvernement distinct chargé de coordonner leur action entre eux et la Présidence. Le sommet de l’exécutif revient directement au Chef de l’État. Le pouvoir raccourcit sa chaîne de commandement.

4. Pourquoi supprimer la fonction ?

Il faut ici éviter une explication trop facile. Nous savons que Mobutu décide de reprendre directement la coordination du Gouvernement. En revanche, il serait imprudent d’affirmer, sans document précis, qu’il supprime la fonction uniquement parce qu’il se méfie de Kengo.

Un fait va d’ailleurs dans le sens contraire : Kengo reste ministre des Affaires étrangères. La décision semble donc davantage traduire une volonté de recentralisation institutionnelle qu’une sanction personnelle contre son ancien Premier commissaire d’État.

Mobutu revient temporairement à une formule qu’il connaît bien : un seul centre visible de commandement au sommet de l’exécutif.

5. Mais pourquoi changer de nouveau deux ans plus tard ?

C’est là que l’histoire devient intéressante. La suppression du poste simplifie politiquement la chaîne de commandement. Mais elle produit également une conséquence : Mobutu doit lui-même assurer l’arbitrage et la coordination générale du Gouvernement.

Or, à la fin des années 1980, les difficultés économiques du Zaïre demeurent considérables. La dette extérieure, les contraintes budgétaires, les relations avec les bailleurs internationaux et les problèmes de gestion publique exigent un suivi quotidien.

La concentration du pouvoir politique à la Présidence ne supprime donc pas la nécessité d’une coordination technique du Gouvernement. Progressivement, le besoin d’un chef du Gouvernement réapparaît.

 6. 26 novembre 1988 : le retour du poste

Deux ans après l’avoir supprimée, Mobutu rétablit la fonction de Premier commissaire d’État. Mais son choix est encore plus révélateur. Il ne cherche pas un homme nouveau. Il rappelle : Léon Kengo wa Dondo.

Le même homme qui occupait la fonction lorsqu’elle avait été supprimée en octobre 1986 revient à la tête du Gouvernement en novembre 1988.

Ce retour confirme que le départ de Kengo en 1986 ne peut être interprété simplement comme une disgrâce.

7. Pourquoi rappeler précisément Kengo ?

Parce que Kengo possède plusieurs qualités dont le régime a de nouveau besoin. Il connaît parfaitement l’administration. Il possède une expérience gouvernementale considérable. Il entretient une image de rigueur dans la gestion économique. Et il est connu des partenaires financiers internationaux.

Mobutu semble ainsi retrouver la formule de 1982 : au Président, l’autorité politique suprême ; à Kengo, la coordination et la discipline gouvernementales.

8. Une fonction à géométrie variable

La période 1986-1988 nous enseigne quelque chose d’essentiel sur la Primature sous Mobutu. La fonction n’est pas constamment indispensable au fonctionnement politique du régime. Elle peut être créée, supprimée, rétablie et confiée de nouveau au même homme.

Cela révèle la prééminence absolue de la Présidence dans l’organisation de l’exécutif. Le chef du Gouvernement existe lorsque Mobutu estime avoir besoin d’un coordonnateur. Il disparaît lorsque Mobutu décide d’assurer lui-même cette coordination.

La leçon de 1986-1988

Cette période permet peut-être de résumer toute la philosophie institutionnelle du système : le Premier ministre n’est jamais le deuxième sommet du régime. Il est un instrument de son organisation.

Lorsque Mobutu juge l’instrument inutile, il le supprime. Lorsque la complexité de la gestion gouvernementale le rend de nouveau nécessaire, il le rétablit.

Et le choix de rappeler Kengo en 1988, après avoir supprimé son poste en 1986, apporte une démonstration particulièrement forte : le problème n’était pas nécessairement Kengo. Mobutu avait simplement décidé, pendant deux ans, qu’il pouvait gouverner sans Premier ministre.

Repères

26 octobre 1966 — Première suppression de la fonction après Mulamba.

6 juillet 1977 — Rétablissement d’un chef du Gouvernement avec Mpinga Kasenda.

31 octobre 1986 — Nouvelle suppression de la fonction ; Mobutu reprend directement la coordination de l’exécutif.

1986-1988 — Mobutu gouverne sans Premier commissaire d’État distinct.

26 novembre 1988 — Rétablissement de la fonction.

26 novembre 1988 — Léon Kengo wa Dondo revient à la tête du Gouvernement.

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