Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique et Administrativiste.
Soixante-cinq ans après, la mort du Secrétaire général de l’ONU continue d’interroger. Derrière le crash de son avion apparaît tout un monde : sécession katangaise, mercenaires étrangers, intérêts miniers, Copperbelt et rivalités internationales.
Dans la nuit du 17 au 18 septembre 1961, un avion DC-6 portant l’immatriculation SE-BDY s’approche de Ndola, en Rhodésie du Nord, l’actuelle Zambie.
À son bord se trouve un homme dont la présence dans cette partie de l’Afrique n’a rien d’ordinaire : Dag Hammarskjöld, Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies.
Quelques heures plus tôt, il a quitté Léopoldville, aujourd’hui Kinshasa. Sa destination est Ndola, où il doit rencontrer Moïse Tshombe, dirigeant du Katanga sécessionniste, pour rechercher un cessez-le-feu.
L’avion n’arrivera jamais à destination
Il s’écrase à proximité de Ndola. Hammarskjöld et les membres de sa délégation périssent.
Pendant longtemps, la catastrophe sera principalement associée à l’hypothèse d’un accident ou d’une erreur de pilotage.
Mais plus de six décennies après les faits, une question demeure :
Dag Hammarskjöld est-il réellement mort dans un simple accident d’avion ?
Le Congo au cœur d’une bataille qui le dépassait
Pour comprendre Ndola, il faut revenir au Congo de 1960-1961. Le pays vient d’accéder à l’indépendance. L’État est fragile. La Force publique se mutine. Le Katanga proclame sa sécession sous Moïse Tshombe.
Mais le Katanga n’est pas une province comme les autres. Il constitue l’un des grands centres miniers du continent africain : cuivre, cobalt, uranium et autres minerais stratégiques y représentent des intérêts économiques considérables.
Et immédiatement au sud se trouve une autre grande région minière : le Copperbelt de Rhodésie du Nord, aujourd’hui Zambie.
De part et d’autre de la frontière se dessine ainsi un immense espace minier dont les intérêts économiques dépassent largement le Congo et l’Afrique.
Entreprises minières, réseaux financiers, anciennes puissances coloniales, gouvernements occidentaux, intérêts rhodésiens et sud-africains : de nombreux acteurs regardent alors avec inquiétude l’évolution politique de cette région stratégique.
C’est dans cet environnement explosif que l’ONU intervient au Congo.
Une armée katangaise qui n’était pas uniquement katangaise
L’un des aspects les plus troublants de cette période est aujourd’hui parfaitement documenté : les forces du Katanga bénéficiaient de l’assistance de nombreux étrangers. Des officiers et mercenaires européens participaient aux opérations militaires.
Les archives américaines elles-mêmes rapportent qu’en août 1961, une opération des Nations Unies avait précisément pour objectif l’arrestation et l’expulsion d’officiers étrangers et de mercenaires servant dans les forces katangaises. Il y avait notamment des Belges, des Français et des Rhodésiens.
La présence rhodésienne autour de la frontière katangaise est également beaucoup plus importante que ne l’avaient retenu les premières enquêtes sur la mort de Hammarskjöld.
Des recherches ultérieures de l’ONU ont fait apparaître des informations faisant état de forces nord-rhodésiennes en état de préparation militaire le long de la frontière, et même de leur présence ponctuelle du côté katangais.
Des informations de l’ONUC évoquaient également du matériel et des techniciens provenant de Rhodésie et d’Afrique du Sud. Ce contexte change profondément la lecture de la catastrophe de Ndola.
Et s’il y avait eu un deuxième avion ?
C’est probablement l’élément le plus spectaculaire de l’affaire. Plusieurs témoins ont affirmé avoir observé plus d’un avion dans le ciel cette nuit-là.
Certains ont décrit un appareil plus petit à proximité du DC-6 de Hammarskjöld. D’autres ont rapporté avoir vu le grand appareil en feu avant sa chute ou avoir eu l’impression qu’une confrontation aérienne s’était produite.
Ces témoignages furent longtemps insuffisamment considérés. Mais les investigations modernes de l’ONU leur ont redonné une importance particulière.
Car il est désormais établi que l’aviation katangaise, l’Avikat, disposait d’appareils pouvant mener des opérations offensives. Elle possédait notamment un Fouga Magister, mais aussi d’autres avions susceptibles d’être adaptés à des missions d’attaque.
L’ONU a également établi que les capacités aériennes disponibles dans la région avaient été sous-estimées par les premières enquêtes. Autrement dit, l’hypothèse d’une intervention aérienne n’est plus une simple histoire née plusieurs décennies après les faits. Elle constitue une hypothèse examinée sérieusement par les Nations Unies.
Un homme devenait-il gênant ?
Il faut alors poser la question du mobile avec beaucoup de prudence. Hammarskjöld voulait préserver l’intégrité territoriale du Congo et obtenir une solution à la sécession katangaise.
Or la disparition du Katanga indépendant menaçait nécessairement les intérêts de ceux qui bénéficiaient politiquement, économiquement ou militairement du statu quo.
Cela ne signifie pas que toutes les entreprises minières, tous les gouvernements occidentaux ou tous les mercenaires auraient participé à un complot. Une telle affirmation dépasserait les preuves disponibles.
Mais cela signifie que Hammarskjöld évoluait dans un environnement où se croisaient des intérêts miniers considérables, des services de renseignement étrangers, des militaires, des mercenaires et les rivalités de la guerre froide. Et c’est précisément ce contexte que les investigations récentes de l’ONU considèrent désormais avec davantage d’attention.
1961 : Lumumba puis Hammarskjöld
Il existe enfin une coïncidence historique saisissante. Le 17 janvier 1961, Patrice Emery Lumumba est assassiné. Huit mois plus tard, dans la nuit du 17 au 18 septembre, Dag Hammarskjöld trouve la mort alors qu’il tente de résoudre la crise provoquée par la sécession du Katanga.
Les deux hommes étaient profondément différents. Mais leurs destins se croisaient autour d’une même question : qui devait contrôler l’avenir politique et économique du Congo indépendant ?
Lumumba voulait affirmer la souveraineté du nouvel État congolais. Hammarskjöld, pour sa part, défendait l’autorité des Nations Unies et l’intégrité territoriale du Congo face à la sécession. Tous deux se retrouvèrent confrontés, directement ou indirectement, au gigantesque jeu d’intérêts qui entourait le Katanga et ses minerais. Et tous deux moururent en 1961.
Cela ne démontre pas l’existence d’un même complot. Mais historiquement, le rapprochement mérite réflexion.
Ce que l’ONU dit aujourd’hui est considérable
En octobre 2024, le Secrétaire général António Guterres a transmis à l’Assemblée générale les nouvelles conclusions du juge Mohamed Chande Othman, chargé de poursuivre l’examen des circonstances de la mort de Hammarskjöld.
Les investigations ont notamment porté sur :
– de probables interceptions de communications par certains États ;
– la capacité des forces katangaises, ou d’autres acteurs, à mener une attaque contre l’avion ;
– la présence de personnels paramilitaires et de renseignement étrangers dans la région ;
– et de nouvelles informations concernant les événements entourant le drame.
La conclusion est lourde de sens : il demeure plausible qu’une attaque ou une menace extérieure ait provoqué la catastrophe.
Mais l’enquête n’a pas encore définitivement éliminé les hypothèses du sabotage ou de l’erreur humaine.
Plus troublant encore, le juge Othman considère comme « presque certain » que des informations cruciales, qui n’ont toujours pas été divulguées, existent encore dans les archives de certains États. Voilà peut-être le véritable scandale historique de Ndola.
Soixante-cinq ans après, des documents susceptibles d’aider à comprendre la mort d’un Secrétaire général des Nations Unies pourraient encore ne pas avoir été rendus publics.
Ndola n’est donc pas seulement une affaire suédoise ou onusienne
Pour les Congolais, cette histoire devrait avoir une signification particulière. Hammarskjöld n’est pas mort en allant résoudre une crise européenne. Il est mort en mission pour le Congo, à quelques kilomètres de cette immense ceinture minière qui reliait économiquement le Katanga au Copperbelt.
Et derrière sa mort réapparaît une question qui traverse toute l’histoire contemporaine congolaise : Jusqu’où les intérêts internationaux liés aux ressources naturelles du Congo ont-ils influencé son destin politique ?
C’est peut-être là que l’affaire Hammarskjöld rejoint tragiquement celle de Lumumba. Il ne s’agit pas de transformer les soupçons en certitudes ni les hypothèses en faits. Il s’agit au contraire de réclamer ce que l’histoire exige : l’ouverture complète des archives et l’établissement de la vérité.
Car si un Secrétaire général de l’ONU a effectivement été victime d’une attaque alors qu’il tentait de résoudre la crise congolaise, Ndola ne serait plus seulement le lieu d’un accident aérien.
Ndola deviendrait l’une des scènes d’un affrontement beaucoup plus vaste pour le contrôle du Congo, de son Katanga et des richesses stratégiques de l’Afrique centrale et australe.
Et dans ce cas, après Lumumba, l’année 1961 aurait emporté un deuxième homme au cœur d’une même tempête : celle de la décolonisation, des minerais et de la souveraineté africaine.




