Par Gilbert MUHIKA/Analyste politique.
« Honoré Ngbanda, « Terminator » : 1985-1990, quand le CND est devenu un monstre qui dévore ses créateurs »
Prologue : Le neveu qui hérite de l’empire de l’ombre
1985. Kinshasa. Seti Yale, « Zero One », a décidé de passer la main. Son choix se porte sur un homme de 39 ans, ancien de l’Infanterie, diplômé de l’École supérieure de guerre de Paris : Honoré Ngbanda Nzambo ko Atumba.
Il est neveu de Mobutu. Il est ubanguien comme Seti. Il est surtout ambitieux. Il ne veut pas seulement être craint comme Nendaka. Il ne veut pas seulement être invisible comme Seti. Il veut être les deux. Et il veut régner.
On va vite le surnommer « Terminator ». Pas pour rien.
Acte I – 1985 : L’AND remplace le CND, la terreur change d’échelle
Quand Ngbanda prend la tête du renseignement, il hérite du CND de Seti Yale. En 1986, il le rebaptise : Agence Nationale de Documentation – AND. Changement de sigle, pas de méthode.
Fait saillant 1 : L’État dans l’État devient officiel
Sous Ngbanda, l’AND n’est plus un service. C’est un gouvernement parallèle. Chaque ministère a son antenne AND. Chaque ambassade a son agent. Chaque université a ses indics.
« Le CND/AND a joué un rôle central dans la surveillance et la répression politiques au Zaïre ». Sous Terminator, « central » veut dire « total ».
Fait saillant 2 : La professionnalisation de la torture
Les caves du CND existaient sous Seti. Sous Ngbanda, elles deviennent des laboratoires. Techniques importées, fichage informatisé, écoutes systématiques. L’AND est « perçu comme un outil d’intimidation envers la population » selon l’ex-Premier ministre Nguz a Karl I Bond. Mais sous Ngbanda, ce n’est plus une perception. C’est un fait.
Acte II – 1986-1989 : L’apogée de « Terminator »
Ngbanda est à son zénith. Il cumule les casquettes : patron de l’AND, ministre de la Défense, conseiller spécial à la Présidence. Il est partout. Il sait tout.
Fait saillant 3 : Le patron qui fait trembler les patrons
« Terminator » ne menace pas seulement les opposants. Il menace les ministres, les généraux, les évêques. Une rumeur court à Kin : « Si Ngbanda te convoque à 15h, tu fais ton testament à 14h ». Les témoignages d’anciens ministres parlent de « réunions où on ressortait en sueur, sans savoir si on allait rentrer chez soi ».
Fait saillant 4 : La diaspora dans le viseur
L’AND sous Ngbanda exporte la peur. Bruxelles, Paris, Washington : les antennes AND traquent les étudiants, les exilés, les opposants. Un tract distribué en Belgique ? Le lendemain, la famille au pays reçoit une « visite ». La méthode Ngbanda : frapper là-bas pour faire taire ici.
Fait saillant 5 : L’argent et les « Hiboux 2.0 »
Comme Seti avant lui, Ngbanda est accusé d’être derrière les escadrons de la mort. Les « Hiboux » de Seti deviennent les « Unités Spéciales » de Ngbanda. Disparitions, exécutions extrajudiciaires, corps retrouvés dans le fleuve. Jamais de preuves, toujours la peur. Et comme Seti, Ngbanda « connaissait tous les comptes du président ». Il devient immensément riche.
Acte III – 1990 : La chute du Terminator
24 avril 1990. Mobutu annonce le multipartisme. Le vent de la démocratie souffle. Et le premier à tomber, c’est lui : Honoré Ngbanda. Limogé de l’AND.
Pourquoi ? La règle de Mobutu depuis Nendaka : « Ne laisse jamais un chef de renseignement devenir trop puissant ». Ngbanda était devenu plus redouté que Mobutu lui-même. Il fallait couper la tête.
Fait saillant 6 : L’exil et la rancune
Terminator s’exile. Il crée l’APARECO, devient l’opposant le plus virulent de Kabila. Mais son image le suit : pour les Congolais, il reste « l’homme des caves du CND ». Il meurt en exil en 2021, sans jamais être jugé.
Épilogue :
La méthode Ngbanda, ou comment tuer le système de l’intérieur ?
En 5 ans, Ngbanda a fait 3 choses :
1. Il a poussé la machine Seti à son paroxysme : Surveillance totale, terreur exportée, impunité absolue.
2. Il a montré les limites du système : Trop de pouvoir au renseignement finit par menacer le chef lui-même. Mobutu le vire pour sauver sa peau.
3. Il a empoisonné la transition : L’AND de Ngbanda a tellement traumatisé le pays que chaque nouveau service – SNIP, ANR – est vu comme son enfant maudit.
La leçon du triptyque Nendaka-Seti-Ngbanda :
– Nendaka 1960-1965 : Il invente la règle – « la Sûreté au-dessus des ministres ».
– Seti 1970-1979 : Il industrialise la règle – « le CND est l’État dans l’État ».
– Ngbanda 1985-1990 : Il pousse la règle jusqu’à l’absurde – « l’AND est plus fort que le Président ».
Résultat : le système implose. En 1997, Mobutu tombe. Mais la machine, elle, reste. Elle change de nom : ANR. Elle change de maître. Elle ne change jamais de méthode.




