RDC : la tyrannie, à qui est-elle réellement putative ? Analyse d’une imposture juridique, du piège des dialogues cycliques et des rivalités au sommet de l’État

Par Rigobert MUKENDI/doctorant en sciences de l’information et de la communication

Depuis l’annonce du 12 octobre 2026 à Goma, relayée par Africanews, la République démocratique du Congo (RDC) fait face à un séisme politique et militaire majeur. L’ancien président Joseph Kabila Kabange a pris la tête du Front pour la Refondation de la Nation (FRN), une coalition politico-militaire fusionnant l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et le M23. Pour légitimer cette insurrection contre Félix-Antoine Tshisekedi, le FRN invoque la lutte contre la « tyrannie ». De son côté, Kinshasa dénonce une haute trahison dictée par la nostalgie du pouvoir et l’inféodation à des parrains extérieurs.

La bataille juridique de l’article 64 : l’alinéa 2, le « grand oublié » 

Pour fonder son action, le FRN s’érige en protecteur de la Constitution de 2006 face au projet de révision initié par la majorité. Bertrand Bisimwa, cadre du mouvement cité par Actualite.cd, affirme que le pouvoir opère un « renversement de l’ordre constitutionnel » pour s’éterniser et prévient que « tout le processus de paix de Doha va tout simplement s’effondrer si la Constitution est changée ». Le camp Kabila brandit l’alinéa 1er de l’article 64, qui enjoint tout Congolais à faire échec à quiconque prend ou exerce le pouvoir en violation de la loi fondamentale.

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Cependant, les insurgés occultent l’alinéa 2 du même article, selon lequel « toute tentative de renversement du régime constitutionnel constitue une infraction imprescriptible contre la nation et l’État » (Constitution, 2006). En prenant les armes avec une rébellion soutenue par une puissance étrangère, Joseph Kabila commet un acte de belligérance qui détruit la base légale du FRN. Au regard du droit positif, sa démarche bascule de la résistance civique vers l’infraction imprescriptible.

L’illusion des dialogues et le passif institutionnel 

La posture légaliste de Joseph Kabila se heurte au bilan de ses 18 ans de règne (2001–2019) :

• Dérives institutionnelles : Révision constitutionnelle de janvier 2011 supprimant le second tour de la présidentielle pour fragmenter l’opposition ; nomination d’administrateurs provinciaux spéciaux par ordonnance n° 15/081 du 29 octobre 2015, au lieu d’élections ; maintien au pouvoir au-delà de son second mandat (décembre 2016 à décembre 2018).

• Piège sécuritaire : Malgré ses échanges récents avec James Swan, chef de la MONUSCO (Radio Okapi), où le FRN se dit engagé dans le processus de Doha, l’histoire souligne l’échec des concertations passées. Les politiques de « brassage » et « mixage » (notamment face au CNDP en 2007) ont intégré des rebelles dans les FARDC sans briser leurs commandements locaux. Comme le démontrent le Dr Ben Luther Touere Elenga et Carlyle Gbei (2026) dans la Nouvelle Revue Politique (« L’article 64 de la Constitution de la RDC, entre défense de l’ordre constitutionnel et consécration de la prime de la rébellion »), ce recyclage a institutionnalisé des armées parallèles dans l’armée, débouchant sur la création du M23 en 2012 et entretenant un cercle vicieux d’instabilité.

Prédation financière : du silence étouffé sous Kabila à la dénonciation publique sous Tshisekedi

La gestion des deniers publics et la lutte contre la corruption mettent en lumière deux modes de gouvernance aux limites avérées, marquant une rupture nette dans l’accès à l’information et la liberté de dénonciation.

L’ère Kabila : L’omerta du pouvoir et l’industrie offshore

Sous le régime de Joseph Kabila, la criminalité financière en col blanc s’opérait sous une chape de plomb et une opacité totale. Révélé plus tard par les Panama Papers et le consortium d’investigation Congo Hold-up, le système reposait sur des sociétés écrans, une évasion fiscale massive et des détournements de fonds publics transitant par des banques privées connectées au premier cercle présidentiel.

Nommé conseiller spécial du chef de l’État en matière de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption, le professeur Luzolo Bambi Lessa avait officiellement alerté sur le fait que la RDC perdait chaque année au moins 15 milliards de dollars du fait de la fraude et du coulage des recettes. En juin 2015, sa plainte formelle déposée auprès du Procureur général de la République – visant nommément plusieurs gouverneurs de province et un ancien directeur de cabinet – est restée sans suite (Radio Okapi). Luzolo Bambi avait publiquement dénoncé l’obstruction de l’appareil judiciaire. Résultat : en 18 ans de règne, aucun dignitaire du premier cercle n’a fait l’objet de sanction réelle, érigeant l’impunité en mode de protection de la haute sphère étatique.

L’ère Tshisekedi : Déballage judiciaire, revers extérieurs et liberté de parole

À l’inverse, le régime de Félix-Antoine Tshisekedi a brisé l’omerta discrète en mettant en scène des procès publics. Toutefois, cette approche fait aujourd’hui face à l’effet boomerang de contestations judiciaires internationales et d’une fracture intrafamiliale inédite.

À la mi-octobre 2026, la justice belge (parquet fédéral) a mené des perquisitions spectaculaires ciblant des résidences de l’entourage familial direct du chef de l’État à Bruxelles, ainsi que dans le Brabant flamand et wallon (Actualite.cd). Ces actions font suite à des plaintes déposées par des ONG du Katanga dénonçant des faits présumés de corruption, détournement et blanchiment liés à l’exploitation et la prise de contrôle illégale de carrés miniers de cuivre et de cobalt au détriment des communautés locales.

Bien que le président Tshisekedi ait dénoncé à la fin octobre 2026 un « complot », le coup le plus retentissant est venu de sa propre cellule familiale. Le samedi 17 octobre 2026 à Kinshasa, lors du vernissage de l’ouvrage dédié à Maman Marthe Kasalu Tshisekedi, Jean-Claude Mulumba Tshisekedi, frère aîné du chef de l’État, a publiquement fustigé la dérive du pouvoir en présence même du Président :

« Le slogan cher à notre papa, « Le peuple d’abord », est devenu « Le carré minier d’abord », les petites affaires d’abord. On ne travaille plus pour la collectivité. »

Qui dit vrai et qui fait mieux ?

En mettant en parallèle ces deux modes de gestion publique, une nette transition sociologique et politique apparaît.

D’un côté, l’époque de Joseph Kabila (2001–2019) s’est caractérisée par un fonctionnement d’opacité institutionnelle et d’ingénierie financière offshore. Les alertes des services de lutte contre la corruption, à l’image des démarches de Luzolo Bambi en 2015, ont été neutralisées, garantissant une impunité systémique sous le sceau du secret d’État. L’incrimination majeure de cette période portait sur des détournements massifs et de l’évasion fiscale évalués à plus de 15 milliards de dollars par an.

D’un autre côté, l’époque de Félix Tshisekedi se distingue par une théâtralisation judiciaire avec l’organisation de grands procès publics, mais se retrouve désormais confrontée à des enquêtes internationales transfrontalières. Contrairement à l’ère précédente où la parole était verrouillée, le régime actuel consacre un espace où la dénonciation publique est ouverte, allant jusqu’au déballage intrafamilial direct. Les griefs actuels se concentrent particulièrement sur la prédation minière et l’attribution controversée des concessions de cuivre et de cobalt dans le Katanga.

En somme, si le système Kabila étouffait la critique pour pérenniser l’impunité, l’ère Tshisekedi expose publiquement les failles du pouvoir aux yeux de la nation, jusque dans le cercle familial le plus restreint du chef de l’État.

A qui la tyrannie est-elle réellement imputable ? 

Le concept de tyrannie – pouvoir absolu, arbitraire et oppressif – s’applique différemment aux deux protagonistes :

• Félix Tshisekedi – La tyrannie de la déception : Ses détracteurs dénoncent le durcissement du régime, la judiciarisation de la parole politique, l’emprisonnement d’opposants et de journalistes, ainsi qu’un projet unilatéral de révision constitutionnelle perçu comme une tentative de confiscation du pouvoir.

• Joseph Kabila – La tyrannie par la force : Son basculement dans la rébellion armée aux côtés du M23 pour contester un ordre constitutionnel qu’il a lui-même promulgué disqualifie sa posture de résistant. Transposer des griefs politiques dans une insurrection armée viole la souveraineté nationale.

Malgré les contestations et les critiques de notabilités religieuses – comme Mgr Fulgence Muteba Sangwa, archevêque de Lubumbashi (Nyota TV), qui impute ce basculement au manque de dialogue du régime et à la frustration –, Félix Tshisekedi exerce un mandat constitutionnel légal (Actualite.cd). Les mesures sécuritaires de Kinshasa relèvent de la légitime défense institutionnelle face à une belligérance armée.

Alors que les affrontements se poursuivent au Nord-Kivu et que les initiatives de paix sont interrompues, l’incapacité de la classe politique à régler les transitions de pouvoir par des voies pacifiques laisse le peuple congolais comme l’unique victime de cet affrontement d’ambitions.

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