Dans le cadre de l’exercice de redevabilité et du contrôle des finances publiques, la Cour des comptes durcit le ton contre les auteurs présumés de mauvaise gestion des deniers publics. Et le ton était grave, le message sans ambiguïté.
En effet, face à la presse ce mercredi 13 mai 2026 à Kinshasa, le premier président de la Cour des comptes, Jimmy Munganga, et le procureur général près cette haute juridiction financière, Guy Tshipata Mulumba, ont affiché une détermination rarement exprimée publiquement : mettre fin aux pratiques de détournement, de manipulation irrégulière des fonds publics et au contournement des règles de la comptabilité publique.
Dans une communication conjointe organisée au siège de la Cour des comptes, les deux hauts magistrats ont dressé un tableau préoccupant de la gestion financière en République démocratique du Congo, trois mois seulement après la rentrée judiciaire de cette institution.
Devant les professionnels des médias, Jimmy Munganga a rappelé que le devoir de redevabilité constitue désormais « un fondement essentiel d’une gouvernance financière saine et responsable ». À travers cette nouvelle approche, la Cour des comptes entend imposer aux gestionnaires publics l’obligation stricte de rendre compte de l’utilisation des ressources de l’État.
Mais au-delà du discours institutionnel, ce sont surtout les révélations faites devant la presse qui ont retenu l’attention.
Des ministres et gouverneurs déjà dans le viseur
Le procureur général Guy Tshipata Mulumba a confirmé que plusieurs dossiers impliquant des ministres et gouverneurs en fonction sont déjà en cours d’examen devant la Cour des comptes.
« Il n’existe ni immunité ni privilège en matière de gestion de fait », a averti Jimmy Munganga, dans une mise en garde directe adressée aux ordonnateurs publics.
Selon les explications fournies, la gestion de fait intervient lorsqu’un ministre, un gouverneur ou toute autre autorité politique se substitue au comptable public pour manipuler directement les fonds de l’État, en dehors des procédures prévues par la loi relative aux finances publiques.
La Cour des comptes affirme avoir déjà identifié plusieurs cas présumés impliquant notamment des responsables des provinces du Maniema, du Sud-Ubangi et du Kongo Central.
Dans certains dossiers, des mesures conservatoires ont même déjà été prises, notamment le blocage de comptes bancaires afin d’éviter la disparition des fonds publics incriminés.
« Nous avons déjà ordonné le cantonnement de certains fonds afin qu’ils retournent au Trésor public », a expliqué le premier président.
Des irrégularités financières jugées graves
Les premières vérifications menées sur les comptabilités publiques révèlent une série d’irrégularités qualifiées de graves par la Cour des comptes. Parmi les anomalies relevées figurent notamment :
* des dépenses effectuées sans pièces justificatives ;
* des retraits opérés à l’insu des comptables publics ;
* des mouvements financiers non enregistrés dans les livres de caisse ;
* des reports injustifiés d’encaisses assimilés à des présomptions de détournement ;
* des contournements des comptes dédiés logés à la Banque Centrale du Congo ;
* des interventions irrégulières de tierces personnes dans les circuits de paiement des dépenses publiques.
Jimmy Munganga a dénoncé des pratiques devenues « presque normales » dans certaines institutions publiques, où des ordonnateurs politiques exécuteraient directement des dépenses sans passer par les comptables publics habilités.
« Nous allons arrêter cela. Le pays ne peut pas continuer à fonctionner dans un environnement de non-contrôle », a-t-il insisté.
Un vaste audit de la chaîne de la dépense publique lancé
Dans cette dynamique, la Cour des comptes annonce le lancement d’un vaste audit de la chaîne de la dépense publique.
L’objectif affiché est de vérifier la cohérence entre le plan de trésorerie élaboré par le ministère des Finances et le plan d’engagement budgétaire préparé par le ministère du Budget.
Pour la Cour, les nombreux arriérés de paiement observés dans l’administration traduisent un dysfonctionnement profond dans l’exécution budgétaire.
L’institution déplore également l’absence persistante de transmission de plusieurs documents obligatoires, notamment les statistiques trimestrielles d’exécution budgétaire et certaines comptabilités publiques, malgré plusieurs rappels adressés au Gouvernement.
Les entreprises publiques également ciblées
La pression ne concerne pas uniquement les ministères et les provinces.
La Cour des comptes indique examiner actuellement les états financiers des entreprises du portefeuille et des établissements publics.
Les mandataires publics qui refusent toujours de transmettre leurs états financiers risquent des sanctions sévères, allant jusqu’à des propositions de destitution pour faute de gestion ou incompétence.
« Les entreprises publiques ne peuvent continuer à être des foyers de contre-performance et de mauvaise gouvernance », a insisté Jimmy Munganga.
Selon la Cour, plusieurs procédures disciplinaires sont déjà en cours devant la Chambre de discipline budgétaire et financière.
Une communication offensive et un signal politique fort
Cette sortie médiatique marque un tournant dans la stratégie de communication de la Cour des comptes, longtemps restée discrète malgré l’ampleur des soupçons de mauvaise gouvernance dans la gestion publique.
À travers cette prise de parole offensive, Jimmy Munganga et Guy Tshipata veulent envoyer un signal fort : la période de tolérance face aux irrégularités financières semble désormais révolue.
Le procureur général a même annoncé que des audiences publiques pourraient être organisées « incessamment » dans certains dossiers déjà en instruction.
Reste désormais à savoir si cette offensive judiciaire débouchera sur des sanctions concrètes dans un pays où plusieurs scandales financiers ont souvent été dénoncés sans véritables conséquences judiciaires.
Mais une chose paraît certaine : la Cour des comptes entend désormais s’imposer comme l’un des principaux instruments de lutte contre l’impunité financière en République démocratique du Congo.



