Il fut mon préfet des études au Cycle d’orientation (C.O) en 1981-1983 au Complexe scolaire Frères de Charité de Gand à Lusambo-ville au Sankuru. A voir son apparence d’un moine au monastère, je n’avais jamais imaginé qu’il pouvait avoir une grande et marquante histoire avec l’Union pour la Démocratie et le Développement Social (UDPS), jadis parti de l’opposition et actuellement parti au pouvoir depuis janvier 2019. Cet ancien préfet s’appelle Albert Lutonga Kana Kamue.
Pendant mon récent et court séjour à Lusambo-ville de samedi 11 au 13 juillet où je suis arrivé pour participer le 12 juillet à l’ordination d’un Abbé, malheureusement reportée au 19 à cause de l’indisponibilité de l’archevêque de Kananga et évêque de Kabinda qui devait présider et dire la messe, j’apprendrai de mon staff d’accueil qu’il y avait dans la ville une personne qui avait saisi les 52 pages de la lettre de 13 parlementaires adressée au président Mobutu. Le flair journalistique oblige, c’est une information qui devrait m’intéresser en bon professionnel et routinier du métier. Question posée pour savoir l’identité de la personne, la réponse : c’est Albert Lutonga Kana Kamue. Un vrai scoop pour Scoop RDC à ne pas rater, me dis-je.
Mardi 14 juillet, je recommande au motard qui devait me ramener à Mbujimayi et à mes collaborateurs de m’amener chez lui pour une interview avant la traversée de la rivière Sankuru pour quitter Lusambo-ville. Le cortège de trois motos s’ébranle du couvent des frères de la charité où je logeais vers la résidence de mon ancien préfet des études. En entrant dans sa parcelle, c’est son épouse entourée des enfants que nous trouvons en train de faire la cuisson des patates douces.
Nous sommes venus pour le papa, il y a un invité de marque pour lui, lui dit l’un de mes collaborateurs. Il dort encore, répondit-elle. On vous donne des chaises, je le réveille, ajoute-t-elle. Il est 8h00. Normal pour un homme de son âge de dormir encore. Il nous a fallu une vingtaine de minutes pour voir un vieux très fatigué, presque moribond, sortir de la maison, soutenu par son épouse. Un courant de froid me traverse dans le dos en voyant cet homme qui, à l’époque, il y a 45 ans, était très fort et rougissait comme un lion.
Visiblement vous êtes très malade, lui lance-je après ma présentation. Très malade, j’ai subi trois opérations chirurgicales, mais là j’ai une fracture à l’épaule gauche et je suis en train d’être traité traditionnellement, me répondit-il avec une voix essoufflée, m’expliquant qu’il avait glissé.

Je lui dis l’objet de ma visite et il est d’accord pour une interview que voici :
L’histoire raconte que c’est vous qui aviez saisi les 52 pages de la lettre ouverte de 13 parlementaires adressée au président Mobutu et c’était à Nsangayi. Dites-nous comment vous étiez parvenu à être sélectionné pour faire ce travail ?
Merci beaucoup pour m’avoir posé la question. Effectivement, c’était du temps de Mobutu et c’est moi qui avais saisi la lettre. Donc, les 13 parlementaires pour distraire les services de sécurité, sont restés à Nsangayi.
A combien de kilomètres de Lusambo ?
A 15 Kms. Moi, j’étais au couvent chez les frères de charité avec les frères qui montaient le service de garde contre les services de l’ANR. Je saisissais ça au couvent, à l’étage. On militait ça à Nsankayi, mais on venait me donner au couvent des frères.
Et qui vous avez contacté à cette époque ?
C’était des frères qu’ils avaient contactés et les frères sont venus me demander ce service. Et je l’avais accepté librement.
52 pages, ça vous a pris combien de temps pour le faire parce qu’à l’époque c’était la machine à écrire ?
Ça m’avait pris trois à quatre jours. Nous avons utilisé une stencileuse. Après ils m’ont dit qu’ils rentrent et que je ferme la bouche parce que si l’on apprenait que c’est moi qui aurais fait ça, on va me tuer. J’avais gardé à peu près dix exemplaires. Ils m’ont dit que quand eux rentrent, c’est le calvaire parce qu’ils ne savent pas ce qui va leur venir. Quand ils sont rentrés, ils étaient l’objet d’arrestations. Alors les dix brochures que je gardais, j’ai brûlé pour effacer les traces.
Est-ce qu’ils vous avaient payé à l’époque ?
Pas même un seul franc. Ils m’ont promis qu’avec le temps, ça viendra. Mais là où ils sont partis c’était des secousses.
Donc, c’est ces 52 pages qui ont fait que le pays arrive aujourd’hui à la démocratie maintenant !
Oui ! la couverture c’était écrit lettre ouverte à monsieur Mobutu Sese Seko Kuku Ngbendu wa Za Banga, président de la République. Et puis le contenu de tout ce texte-là, on se référait à ses discours. Telle date, dans tel discours, vous avez dit ça, vous avez dit ça, est-ce que vous pouvez maintenant dire à la population ce qui est la réalité ? vous avez promis à la population que durant tout votre mandat, vous ne toucherez seulement que le salaire de lieutenant-colonel. Est-ce que vous pouvez avoir maintenant le courage de dire à la population votre salaire ? c’était ça.
Vous n’avez pas été payé, mais l’UDPS est maintenant au pouvoir. Quel message adressez-vous d’abord au président de la République qui est de l’UDPS, autorité morale de l’UDPS, Félix Antoine Tshisekedi, et quel message adressez-vous au secrétaire général qui est président de l’UDPS, Augustin Kabuya ?
S’ils sont reconnaissants, puisque j’avais aussi risqué, n’eut été mon courage, le travail n’allait pas se faire en ce temps-là de Mobutu. Alors ce sont eux qui peuvent songer quand même à moi.
Qu’ils songent à vous, le message doit et va leur parvenir.
Oui, moi je gardais ça comme secret mais avec le temps, j’ai dévoilé ce secret aux gens. Et quelques gens connaissent que c’est moi qui ai saisi et multiplié ça sur les stencils.
Albert Lutonga merci beaucoup, cette vidéo va parvenir au président de la République, Félix Antoine Tshisekedi, et au secrétaire et président a.i de l’UDPS, Augustin Kabuya, et je veux leur demander qu’ils songent à vous.
Oui, je continue toujours à travailler chez les frères de la Charité.



