Page d’histoire : Les événements du 4 janvier 1959

Par Thomas Luhaka Losendjola/Ancien Président de l’assemblée nationale/Ancien Vice-premier ministre/Avocat au barreau de Kinshasa-Gombe/Chercheur indépendant 

Il y a 67 ans, jour pour jour (4 janvier 1959 – 4 janvier 2026), la population congolaise s’est levée pour contester contre l’ordre politique injuste et dominateur de la colonisation belge.

1.Pour aller vite, voyons quelques évènements qui vont accélérer le processus d’indépendance de notre pays. 

L’exposition universelle de Bruxelles de 1958

Elle est organisée du 17 avril au 18 octobre 1958. Elle a eu deux conséquences essentielles. D’abord, l’effritement du mythe du blanc, race supérieure. Pour ancrer et consolider dans l’imaginaire collective congolaise le mythe du blanc, membre de la race supérieure, l’administration coloniale belge avait défini des critères stricts pour les européens qui souhaitaient venir au Congo. Par exemple, ne pouvait pas venir dans la colonie un blanc qui avait un handicap physique (boiteux, manchot, paraplégique, nain, bossu…) ou une tare (ivrogne, prostituée, voleur, escroc, idiot…).

Le blanc est démythifié 

Durant les sept mois qu’a duré l’exposition universelle, les nombreux congolais qui séjournent en Belgique à l’occasion de cette foire internationale, vont découvrir cet aspect des choses qu’on leur cachait au Congo et ceci va contribuer à détruire le mythe de la race supérieure et les pousser à la révolte. 

Ensuite, l’exposition universelle va permettre aux 700 invités congolais, originaires de toutes les provinces, de faire connaissance, prendre conscience de leur statut des dominés et d’échanger des idées. 

Le discours du général De Gaulle à Brazzaville 

2. Un autre événement important, qui aura un impact indirect sur la situation du Congo-Belge, est le discours du général de Gaulle, président français, à Brazzaville le 24 août 1958. Ce jour-là, De Gaulle déclare : « on dit que nous avons droit à l’indépendance mais certainement oui. D’ailleurs l’indépendance, quiconque la voudra pourra la prendre aussitôt. La métropole ne s’y opposera pas ».

De Gaulle s’adressait aux colonies françaises mais le Congo-Belge va capter 5/5 son message et en faire un argument de revendication de sa propre indépendance. Le raisonnement congolais est simple. Henry Stanley et Savorgnan de Brazza sont venus occuper la région du Pool Malebo à la même période, l’indépendance de deux Congo doit aussi avoir lieu à la même période. 

La Conférence d’Accra de Kwamé N’kruma 

3. La Conférence d’Accra est aussi un événement majeur qui aura un impact sur le processus d’indépendance du Congo-Belge. Le Ghana (ancien Cote d’Or) accède à l’indépendance le 6 mars 1957. Son président, Kwamé N’kruma, organise du 5 au 13 décembre 1958 la conférence du Rassemblement des peuples africains. Pour le Congo-Belge, il invite quatre leaders : Patrice Lumumba, Joseph Kasa-Vubu, Gaston Diomi et Joseph Ngalula. 

Joseph Kasa-Vubu est empêché de quitter le pays et Patrice Lumumba se radicalise. 

Le jour du départ, Joseph Kasa-Vubu est bloqué à l’aéroport pour une histoire de vaccin non-conforme. En réalité, l’administration coloniale se méfie du radicalisme de Kasa-Vubu et ne souhaite pas qu’il entre en contact avec le sulfureux Kwamé N’kruma. Malheureusement pour l’administration coloniale, c’est Patrice Lumumba qui va se radicaliser lors de son séjour à Accra où il fait la connaissance des personnes qui vont marquer l’histoire de l’Afrique. Sekou Touré, Joshua Nkomo (Rhodésie du Sud actuel Zimbabwe), Kenneth Kaunda (Rhodésie du Nord, actuelle Zambie), Julius Nyerere (Tanganyika, actuelle Tanzanie), Holden Roberto (Angola), Roland Moumié (Cameroun), Tom Mboya (Kenya), Georges Padmore, Frantz Fanon. La pensée politique de Lumumba va faire un saut qualitatif. 

Le meeting de Patrice Lumumba à YMCA

4. Dès son retour d’Accra, Patrice Lumumba organise un grand meeting de restitution de la Conférence. Cette activité politique coïncide aussi avec la sortie officielle du parti MNC (Mouvement National Congolais), parti qui a été créé le 10 octobre 1958 par les anciens de l’association « Conscience africaine » et qui ont désigné Patrice Lumumba comme président. 

Le meeting a lieu le 28 décembre 1958 à la place communale de Kalamu YMCA.

L’indépendance est un droit fondamental 

Le leader du MNC déclare que « l’indépendance est un droit fondamental, naturel et sacré ». Il réclame l’indépendance immédiate et sans conditions. « Le Congo est notre patrie. C’est notre devoir de rendre cette patrie plus grande et plus belle ». Il demande à tous les Congolais de s’unir autour du MNC.

La foule immense acclame sans interruption pendant plusieurs minutes. C’est un succès foudroyant. Parmi les participants au meeting de YMCA, il y a un jeune journaliste proche de Lumumba, et qui règnera sur le Congo indépendant pendant 32 ans, Joseph-Désiré Mobutu. Et c’est ce jour-là que Mobutu prend sa carte de membre du MNC. 

Toute la ville ne parle que du meeting de Patrice Lumumba. 

La tentative de réplique de Joseph Kasa-Vubu 

5. Piqué au vif, le président Kasa-Vubu et son Abako décident de réagir à cette action du MNC qui tente d’éclipser le leadership des Bakongo à Léopoldville. Il demande à ses cadres d’informer l’autorité urbaine que lui-même va tenir un meeting au même endroit que Lumumba, c’est à dire la place YMCA, le dimanche prochain, soit le 4 janvier 1959. D’ailleurs Gaston Diomi, cadre de l’Abako (et du MNC), était aussi à Accra. Il lui donnera la parole pour faire sa restitution. 

Kasa-Vubu demande une mobilisation générale de toutes les bases de l’Abako.

Le gouverneur Tordeur interdit la manifestation de l’Abako

6. Malheureusement pour l’Abako, la réponse de monsieur Tordeur, le premier bourgmestre de la ville, arrive auprès des autorités abakistes le samedi 3 janvier et elle est négative. L’autorité urbaine refuse d’autoriser le meeting de l’Abako. 

Le président Kasa-Vubu demande alors à ses cadres d’annuler le meeting et de le reporter au dimanche 18 janvier 1959, après la déclaration du gouvernement belge qui était attendue le 13 janvier. 

Les militants s’amassent.

Le matin du 4 janvier 1959, la foule s’amasse déjà à l’YMCA. Elle est venue pour le meeting de l’Abako. On leur dit que le meeting a été annulé parce que l’autorité urbaine n’a pas autorisé. Les militants ne bougent pas. Vers 15h, le président Kasa-Vubu descend lui-même sur place pour disperser la foule. Il parle en français en expliquant que le meeting est annulé.  » Mais les congolais doivent tous s’unir ; l’Abako et le MNC poursuivent les mêmes objectifs. Il déclare que pour lui, il n’y a pas d’inconvénients à être à la fois membre de l’Abako et du MNC. Pour le moment, les gens doivent se disperser « . Son discours est traduit en kikongo et en lingala. Mais les gens ne veulent pas se disperser. 

Le président Kasa-Vubu finit par quitter les lieux, sur insistance de ses collaborateurs. 

La police intervient 

7. La police va intervenir pour disperser la foule en tirant en l’air. Les militants vont réagir en jetant des pierres sur la police. La situation va dégénérer rapidement lorsque les manifestants, qui ont reçu les renforts des supporters de football qui sortent du stade Tata Raphaël, vont commencer à brûler les voitures et la police à tirer dans la foule. Et les pillages des magasins des grecs et des portugais à Foncobel vont commencer. Les boutiques sur l’avenue Charles De Gaulle (actuelle avenue du Commerce) sont aussi attaquées. 

Le gouverneur général Cornelis réquisitionne l’armée 

Le gouverneur général de la colonie, Cornelis, va réquisitionner l’armée qui mettra six jours (du 4 au 10 janvier 1959) pour rétablir l’ordre dans la ville. Plus de trois cents morts et beaucoup de dégâts matériels. L’église catholique a été particulièrement visée ; plusieurs paroisses ont été saccagées. Pour les catholiques, ces destructions méchantes sont les faits des kimbanguistes membres de l’ABAKO. 

Les principaux leaders de l’Abako sont arrêtés et le président Kasa-Vubu est démis de ses fonctions de bourgmestre de Dendale. L’Abako est dissout le 11 janvier 1959.

Le roi Baudouin se prononce publiquement 

8. Le 13 janvier 1959, Baudouin 1er, roi des belges, fait cette déclaration : « Notre résolution est aujourd’hui de conduire, sans atermoiements funestes mais sans précipitation inconsidérée, les populations congolaises à l’indépendance dans la prospérité et la paix ».

Le principe de l’indépendance étant acquis, il reste à définir maintenant les modalités pratiques de cette accession à la souveraineté internationale du Congo. Pour cela, il faut se mettre autour d’une table ronde !

A suivre !

Vos observations, corrections, critiques sont les bienvenues.

Pour plus des détails, voir Histoire générale du Congo d’Isidore Ndaywel

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