La politique congolaise a parfois le parfum âcre de l’ironie, cette ironie mordante qui transforme les serments d’hier en contorsions d’aujourd’hui. Ceux qui, hier encore, se présentaient comme les gardiens vigilants et presque sacrés de la Constitution semblent désormais disposés à en rediscuter les fondations, comme si le texte fondamental de la République n’était qu’un simple brouillon que l’on corrige au gré des circonstances politiques.
L’actualité politique nous offre en effet ce spectacle singulier : l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS), aujourd’hui aux commandes de l’État, paraîtrait désormais favorable à un changement de la Constitution. Le président ad intérim du parti, le sénateur Augustin Kabuya, l’a affirmé avec assurance la semaine dernière lors d’une matinée politique au siège du parti.
Cette déclaration survient d’ailleurs dans un contexte déjà troublé par les propos du très controversé du deuxième vice-président du Sénat, Modeste Bahati Lukwebo, qui avait dénoncé une manœuvre de révision constitutionnelle avant d’opérer, presque aussitôt, un spectaculaire rétropédalage sans doute dicté par ces raisons « évidentes » que chacun devine mais que peu osent nommer.
Ainsi va la politique congolaise : un théâtre où les certitudes d’hier deviennent les embarras d’aujourd’hui, et où la Constitution semble parfois traitée moins comme un pacte sacré entre la nation et ses dirigeants que comme un instrument malléable au service des conjonctures du pouvoir.
Une telle posture ne manque pas de susciter interrogations, perplexité et parfois indignation. Car il n’y a pas si longtemps, lorsque ce parti évoluait dans l’opposition, toute idée de révision constitutionnelle était dénoncée avec vigueur comme une tentative dangereuse de confisquer la démocratie. À l’époque, l’UDPS et une large frange de la société congolaise s’étaient dressées comme un rempart politique et populaire contre toute modification susceptible d’ouvrir la voie à un troisième mandat pour l’ancien président Joseph Kabila.
Cette résistance avait été portée par une mobilisation populaire remarquable, dans un contexte politique extrêmement tendu qui allait finalement conduire aux élections de 2018 et à l’accession au pouvoir de Félix Tshisekedi. Cette séquence historique avait alors été présentée comme un moment charnière de la vie politique congolaise : la première alternance relativement pacifique depuis l’Indépendance de la République démocratique du Congo en 1960. Mais la politique, comme la mer, connaît des marées capricieuses. Et voici que les rôles semblent aujourd’hui s’inverser.
Dans un retournement presque théâtral, l’ancien camp présidentiel et la galaxie politique gravitant autour de Joseph Kabila apparaissent désormais parmi les voix les plus critiques face à toute perspective de changement constitutionnel. Une posture qui, elle aussi, n’est pas exempte de contradictions. Car après la Révision constitutionnelle congolaise de 2011, plusieurs figures de ce même camp avaient ouvertement évoqué la nécessité d’une réforme plus profonde du système constitutionnel congolais. L’argument avancé reposait notamment sur une réalité bien connue : organiser des élections dans un pays aux dimensions quasi continentales comme la République démocratique du Congo représente un défi logistique et financier colossal. Dans cette perspective, certains responsables politiques avaient même suggéré l’idée d’un mode d’élection indirect du président de la République, inspiré de modèles existant en Angola ou en Afrique du Sud, où le chef de l’État est choisi par le Parlement plutôt que par un vote direct du peuple.
Faut-il dès lors s’indigner de ces renversements de positions ? Ou faut-il plutôt y voir la manifestation la plus classique de la logique du pouvoir ? Le sociologue allemand Max Weber rappelait déjà que la politique consiste avant tout en « la participation au pouvoir ou l’influence sur la répartition du pouvoir ». Autrement dit, la politique est un champ de forces où les convictions proclamées se plient souvent aux impératifs stratégiques du moment. Dans cette arène, les principes changent parfois de visage selon que l’on se trouve dans l’opposition… ou aux commandes de l’État.
Mais au-delà de ces calculs, une vérité demeure. Dans toute démocratie digne de ce nom, la souveraineté n’appartient ni aux partis politiques, ni aux gouvernants, ni même aux oppositions circonstancielles. Elle appartient au peuple. Cette idée fondamentale plonge ses racines dans la pensée du philosophe Jean‑Jacques Rousseau, pour qui la légitimité politique découle de la volonté générale des citoyens. Elle trouve aussi un écho dans la vision du philosophe Arthur Schopenhauer, qui voyait dans la volonté l’un des moteurs essentiels de l’action humaine. Appliquée à la politique, cette idée signifie une chose simple : la seule volonté qui doit prévaloir est celle du peuple souverain.
Ainsi, si hier le peuple congolais s’est levé pour défendre la Constitution face à toute tentative de manipulation politique, il saura, demain encore, faire entendre sa voix si les circonstances l’exigent. L’histoire récente de la RDC regorge d’exemples où la mobilisation populaire a rappelé aux élites politiques que la démocratie ne se négocie pas dans les salons feutrés du pouvoir. Mais l’inverse est également vrai.
Si un projet de réforme constitutionnelle devait être soumis au peuple dans le cadre d’un référendum libre, transparent et crédible, alors le verdict populaire devrait être respecté par tous, quels que soient les intérêts ou les calculs des camps politiques. Car, en dernière analyse, la Constitution n’appartient ni aux majorités du moment, ni aux oppositions du jour. Elle appartient au peuple. Et dans une République véritable, le peuple finit toujours par avoir le dernier mot.


