RDC : Moderniser n’est pas développer. Comment sortir de l’économie héritée de la colonisation ?

Tribune de Gilbert Muhika/ Citoyen congolais engagé pour la souveraineté économique

La République démocratique du Congo est souvent présentée comme un “pays scandaleusement riche”. Pourtant, pour des millions de Congolais, la richesse reste invisible dans la vie quotidienne : chômage massif des jeunes, précarité, infrastructures défaillantes, dépendance aux importations les plus élémentaires.

Ce paradoxe n’est pas une malédiction. Il est le produit d’une économie historiquement mal conçue, héritée de la colonisation et insuffisamment transformée depuis l’indépendance.

Une économie conçue pour extraire, pas pour développer

L’économie congolaise s’est structurée autour d’un objectif unique : extraire et exporter. Minerais, bois, produits agricoles bruts quittent le territoire sans transformation significative, tandis que les biens essentiels reviennent sous forme importée, chers et hors de portée de la majorité.

Cette architecture a laissé des traces profondes :

– des routes et des rails reliant les mines aux ports, mais peu de connexions entre les provinces ;

– une industrie locale embryonnaire ;

– un tissu de PME fragile ;

– un État dépendant des rentes minières et de la parafiscalité plutôt que d’un impôt productif ;

– une économie informelle dominante, non par choix, mais par nécessité.

Dans ces conditions, la croissance existe parfois, mais elle ne développe pas.

La confusion dangereuse entre modernité et développement

En RDC, le modernisme est visible : immeubles modernes à Kinshasa, téléphonie mobile performante, digitalisation de certains services, consommation de produits mondialisés. Mais cette modernité reste largement importée.

Le développement, lui, se mesure autrement :

– par la capacité à produire localement ce que l’on consomme ;

– par la création d’emplois productifs et stables ;

– par la transformation des ressources naturelles sur place ;

– par des infrastructures qui réduisent le coût de produire et de vivre.

Un pays peut donc paraître moderne tout en restant structurellement sous-développé. La RDC en est l’illustration douloureuse.

Ce que signifie “développer” pour la RDC

Pour un pays-continent comme le nôtre, le développement n’est pas un slogan. C’est une discipline collective.

Développer la RDC, c’est :

– transformer une partie significative de nos minerais avant exportation ;

– industrialiser l’agriculture pour nourrir le pays et exporter la valeur ajoutée ;

– investir prioritairement dans l’énergie, sans laquelle aucune industrialisation n’est possible ;

– relier les bassins de production aux marchés urbains et régionaux ;

– former des techniciens, des ingénieurs, des gestionnaires, pas seulement des diplômés sans débouchés ;

– bâtir un État capable de planifier, réguler et investir, sans étouffer l’initiative privée.

Cinq ruptures indispensables

Première rupture : sortir de la logique de rente.

Les ressources minières doivent financer la diversification économique, pas remplacer l’effort productif. Une économie basée uniquement sur la rente est instable, inégalitaire et vulnérable.

Deuxième rupture : faire de l’énergie une priorité nationale absolue.

Sans électricité fiable et abordable, la RDC ne s’industrialisera jamais. L’énergie n’est pas un luxe, c’est la base du développement.

Troisième rupture : financer ceux qui produisent.

Le crédit doit servir l’agriculture, l’industrie et les PME, pas seulement la consommation et l’importation. Sans financement productif, il n’y a pas d’économie nationale.

Quatrième rupture : formaliser l’économie par l’incitation.

L’informel n’est pas un ennemi à combattre, mais une réalité à intégrer intelligemment, par la simplification fiscale, la sécurité juridique et l’accès aux marchés publics.

Cinquième rupture : transformer l’État congolais.

La RDC n’a pas besoin d’un État omniprésent, mais d’un État développeur : stratège, crédible, capable de coordonner les investissements, de protéger l’intérêt général et de garantir les règles du jeu.

La vraie question congolaise

La question n’est pas de savoir si la RDC est riche. Elle l’est. La vraie question est : 

–  sommes-nous capables de transformer cette richesse en capacités durables pour notre peuple ?

– Produisons-nous ce que nous consommons ?

– Créons-nous des emplois pour notre jeunesse ?

– Construisons-nous des infrastructures utiles ou des vitrines ?

– Préparons-nous l’avenir ou gérons-nous la survie ?

Il est essentiel de noter que, sortir de l’économie du colonisé ne signifie pas rejeter la modernité. Cela signifie refuser une modernité de façade et construire un développement réel, patient et structurant.

La RDC ne manque ni de ressources ni d’intelligence. Elle a surtout besoin de cohérence, de discipline et de courage politique.

Le développement est moins spectaculaire que le modernisme, mais il est la seule voie pour rendre la souveraineté économique réelle — et pour offrir à chaque Congolais autre chose qu’une promesse sans lendemain.

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