Une tribune du Professeur Franck Elias MUKANYA-LUSANGA (UNISIC)
A plusieurs reprises, et jusqu’à ce jour, le pouvoir politique a été variablement entre les mains des professeurs d’université en République démocratique du Congo. Ainsi, pouvons-nous citer de mémoire, et en ordre dispersé, des noms illustres comme ceux des personnalités scientifiques et politiques suivantes : Evariste Mabi Mulumba, Jean-Richard Kambayi Buatshia, Mulumba Lukoji, Vincent Lunda Bululu, Nyembo Shabani, Léon Kengo wa Dondo –l’homme de la rigueur–, Aimé Ngoy Mukena, Daniel Mukoko Samba, Bahati Lukwebo, Djelo Epenge Osako, Félix Vunduawe te Pemako, Sylvetsre Ilunga Ilumkamba, Guillaume Samba Kaputo, Emile Bongeli Yeikelo ya Ato, Norbert Likulia Bolongo, Raïssa Malu, Marie-Thérèse Sombo… Et tant d’autres sur une liste à n’en pas finir. Mais, que retiendrons-nous de leur engagement politique pour le compte de la cause des enseignants ?
Aucun des noms, parmi spécialement les plus anciens évoqués ci-dessus, n’a laissé malheureusement un souvenir indélébile en rapport avec les attentes et les logiques d’action des enseignants. Ou singulièrement par rapport au système éducatif universitaire congolais dans son ensemble. Comme si les attentes exprimées et latentes à ce niveau étaient inconciliables avec celles des hommes et des femmes de pouvoir. Pire, un d’eux est resté même plutôt dans la mémoire collective pour avoir détourné massivement les bourses d’étude au bénéfice exclusif des jeunes étudiants issus de sa tribu, envoyés massivement en Europe dans les années quatre-vingt en faisant abstraction complète de l’existence d’autres jeunes qui auraient pu bénéficier du même avantage.
Tableau historique et présent
Ainsi, d’année en année, le mouvement social rebondissant pour la dignité du métier de professeur d’université et l’amélioration intégrale de sa condition de vie s’est heurté systématiquement à un mur d’indifférence générale. Les maigres victoires quelques fois récoltées se sont chaque fois effacées comme un peu d’eau versée sur le sable du Sahara. Que des professeurs d’université aient été investis régulièrement aux commandes des ministères stratégiques, voire à la tête du gouvernement, ne restant plus qu’à prendre la tête du Pays, n’a apporté aucun changement à leur condition sociale en particulier.
Qu’avons-nous donc observé précisément ?
Sous le Président Mobutu, particulièrement dans les années quatre-vingt et début quatre-vingt-dix, l’université congolaise a été un des grands sacrifiés des politiques successives d’ajustements structurels. Dans ses ouvrages intitulés respectivement « Bilan économique de la transition », in la transition en République Démocratique du Congo : bilan, enjeux et perspectives, sous la direction de Mwayila Mabela Tshiyembe, Paris, L’harmattan, 2005 et Congo-Zaïre, et Les coulisses du pouvoir sous Mobutu, Témoignages d’un ancien Premier Ministre, Mabi Mulumba offre un tableau peu reluisant de l’importance accordée au secteur éducatif dans l’affectation des ressources nationales.
En effet, nous y découvrons notamment que « les dépenses de l’Education se sont maintenues à environ 0,1% du PNB entre 1990 et 1998, alors que la moyenne sub-saharienne s’est chiffrée à 5,0 % du PNB en 1998 » (Université de Liège, 2011, p. 454.). Durant son mandat en qualité de Chef du Gouvernement du 22 janvier 1987 au 7 mars 1988, la question éducative apparaît furtivement en Annexe 2 du livre témoin sous la rubrique : « Le programme du Gouvernement ». La sous-rubrique « Education » reprend comme objectif : « Améliorer la qualité de l’enseignement » et, parmi les « Actions à entreprendre » : uniquement l’effort statistique devant être entrepris à l’échelle spécifiquement de l’ESU pour le nombre des diplômes, les laboratoires, bibliothèques et bancs, la régularité du paiement des subsides, le soutien à la création d’une Mutuelle pour le personnel académique, scientifique, administratif et technique.
Certes, il est vrai que le mandat sous rubrique s’inscrivait dans une longue période où les logiques d’action gouvernementales étaient plombées par une forte limitation de la souveraineté de l’Etat, confronté aux injonctions cumulées du FMI et de la Banque mondiale. Ces restrictions ont entraîné de graves conséquences sociales, des manquements dans l’accomplissement des missions étatiques, l’implosion et, finalement, l’inexistence voire la disparition de l’Etat congolais. Il va en résulter notamment des échecs, des tensions et des violences marquées, entre autres, par la guerre dite de libération que conduisit Laurent-Désiré Kabila dans les conditions historiques complètes bien connues par beaucoup. Mais, cette politique assumée de rigueur a durement souffert d’être sélective. La réduction drastique et infernale des budgets alloués au système éducatif ne pouvait point passer facilement auprès de nombreux partenaires sociaux, témoins simultanément du train de vie des hommes et des femmes du pouvoir, incarnation d’une variante de la violence symbolique de l’Etat et de ses affidés, appelant en retour ce que Martin Luther King JR a dénommé dans son autobiographie : « The violence of desperate men » (New York & Boston, Clayborne Carson, 2001, 400 p.).
Si aucun des noms que nous avons cités parmi les savants professeurs d’université n’a laissé de trace particulière dans la gouvernance du Ministère de l’ESU, aujourd’hui ESURI (Enseignement Supérieur, Universitaire, Recherche Scientifique et Innovations), c’est quelqu’un venu de l’extérieur qui semble avoir le plus communiqué avec cohérence entre discours et actions, posant des actes ostensibles quoique disputés à partir de 2014. Il y eut ainsi d’abord l’adoption de la réforme LMD, venant relayer le Plan d’Action pour le Développement Supérieur et Universitaire (PADEM). Puis vint le début de sa mise en œuvre progressive au cours de l’année académique 2021-2022. C’est aussi sous le pouvoir du même acteur politique, Muhindo Nzangi Butondo pour le nommer, qu’un redressement substantiel des salaires est survenu à partir de 2021. En 2015, un professeur d’université débutant percevait un salaire mensuel d’environ 1 800 000 francs congolais, soit 1 975 USD au taux de change de 920 FC pour 1 USD à l’époque. Il a perdu au moins 20 % de sa valeur aujourd’hui pour se situer à environ 1347 USD, en raison de la sévère dépréciation du Franc congolais et malgré son augmentation apparente à partir de 2021 grâce à l’action sus-évoquée.
Relevons cependant, à la décharge des politiques savants congolais, que même dans de rares pays africains dont des professeurs d’université sont parvenus au sommet du pouvoir (Sénégal sous Maky Sall, Guinée d’Alpha Condé…), les conditions de travail des enseignants n’ont pas bénéficié d’une amélioration significative. Le manque de reconnaissance professionnelle et le sentiment d’abandon par les autorités éducatives sont en effet quasi uniformes. Ce qui pourrait constituer un maigre lot de consolation. D’autant plus que le degré du sentiment d’abandon ou d’absence d’empathie varie notamment en fonction du contexte économique, du niveau des inégalités sociales et de solidarité nationale.

Violence du symbole pain-sardine couplée de silences coupables
D’aucuns ont fait les gorges chaudes face à la scène révoltante des professeurs d’université réduits à consommer un bâtonnet de pain sec avec de la sardine dans une salle d’attente du siège gouvernemental le 28 août 2025. Comme de pauvres shégués (IA accepte déjà ce mot comme partie de la langue française), ou plutôt des shégués de luxe, dirions-nous. L’indignation observée jusque dans le monde même universitaire ne peut trouver sa justification que dans la manifestation d’une société fondée sur les apparences, le bling bling, l’affichage érigé en norme de vie systématiquement au-dessus de ses moyens, où le paraître l’emporte sur l’être, l’essence sur l’existence. « Dignité réclamée le matin, pain et sardine le soir », avons-nous lu et entendu notamment ! Mais, pourquoi pas ? La véritable indignité n’aurait-elle pas été plutôt de simuler la richesse tout en croupissant dans la misère ? Avec quelles ressources les professeurs auraient-ils commandé pour leur casse-croute des plats venant du restaurant kinois CHEZ GABY ou de PERA ? Fallait-il pour conserver la dignité perdue de toute la corporation, y compris celle des absents solidaires, être filmé en train de consommer du caviar ? Non.
Dans le contexte du combat mené actuellement pour sauvegarder la dignité du métier d’enseignant et de savant congolais, nous relevons pourtant avec peine l’existence d’un regroupement des docteurs, professeurs d’université et chercheurs affiliés à l’UDPS (Union pour la Démocratie et le Progrès Social), sous l’appellation de CES-UDPS (Corps de l’Elite Scientifique de l’UDPS). Cette structure se positionne comme une force intellectuelle et scientifique au service du prestigieux parti politique et du développement national. Elle organise des matinées scientifiques, publie des ouvrages stratégiques, participe à des réflexions sur les politiques publiques en RDC. Elle a comme slogan ou signature instititutionnelle : « Science au service du peuple ». Ce qui reflète son engagement à mettre le savoir au cœur de la gouvernance. Pas loin du désormais célèbre mantra : « Le peuple d’abord ! ». Quid du silence du CES-UDPS, de son absence d’une prise de position publique sur les revendications du corps enseignant universitaire ? Absence de position probable aussi hors espace public. En tant qu’intellectuels engagés, membres d’une structure qui se veut le bras scientifique du parti au pouvoir, son silence face aux revendications légitimes du corps enseignant universitaire en République Démocratique du Congo étonne plus d’un et détonne.
Depuis plusieurs mois, les professeurs d’universités et instituts supérieurs, réunis au sein du RAPUICO, dernièrement et tardivement ceux de l’APUKIN, expriment leur détresse sociale : salaires dérisoires, grades mal reconnus, absence de mécanismes de régularisation, et surtout, perte de dignité professionnelle dans un pays qui prétend faire de l’éducation un pilier du développement, laissant supposer une perfidie des membres du gouvernement, jusqu’à preuve espérons-nous du contraire. Dans ce contexte, que ne pouvions-nous attendre une prise de position du CES-UDPS ! Non pas en tant que syndicat, mais en qualité de conscience scientifique et morale du parti au pouvoir. Sa voix, son expertise et son engagement ne sont-ils pas essentiels pour éclairer les décisions politiques et rappeler que la science ne peut prospérer dans la précarité ? Cette structure ne devrait-elle pas :
– Publier une analyse critique de la situation sociale du corps enseignant ;
– Formuler des recommandations concrètes à l’attention du gouvernement ;
– Affirmer sa solidarité intellectuelle avec les collègues en lutte pour la dignité commune ?
L’histoire ne retiendra pas seulement les idées défendues, mais aussi les combats que l’on a choisi d’ignorer, comme jadis lors de l’affaire Dreyfus en France. « Le silence des savants face à la souffrance des enseignants est une trahison intellectuelle. » Les membres du CES-UDPS sont eux-mêmes professeurs. Leur neutralité peut être perçue, à tort sans doute, comme une forme de complicité. Leur mutisme, une abdication, une absence totale d’empathie, un crime contre l’humanisme lorsqu’un professeur d’université, après 30 ans de service, touche un salaire inférieur à celui d’un agent administratif débutant dans certains ministères du gouvernement et agences publiques privilégiées. N’est-il pas temps que le CES-UDPS sorte de sa tour d’ivoire et prenne effectivement position pour honorer la science et la vérité ? Egalement aussi, comble de drame dans la situation présente, pour faire savoir les actions positives du gouvernement –puisqu’il en existent figurons-nous, dans le contexte actuel. Spécialement la couverture santé désormais accessible à tout le corps des professeurs sans bénéficier de la publicité due normalement à cette action de haute portée sociale. « Corruptio optimi pessima », disaient les anciens latins. Nous les complétons en soutenant que « L’histoire ne pardonne pas l’indifférence des élites », comme entendu de coutume. Haile Sélasié pour sa part aura dit précisément, non sans raison : « A travers l’histoire, c’est l’inaction de ceux qui auraient pu agir, l’indifférence de ceux qui savaient, le silence de la voix de la justice quand elle comptait le plus, qui a rendu possible le triomphe du mal ». Nous ne pourrions trouver meilleure formule pour clôturer cette tribune libre. Mais alors libre, pour de vrai. Comme un cri désespéré de cœur contre le paradoxe du savoir méprisé, la dévalorisation symbolique du métier d’enseignant, lumière de la société ; les conditions de vie indignes, l’incohérence avec les ambitions du gouvernement, la responsabilité politique et morale du CES-UDPS.


