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Politique

RDC : l’héritage d’Etienne Tshisekedi !

(Une chronique du Professeur Adolphe VOTO)

Tshisekedi est enterré, le deuil national est fini, c’est le temps du bilan. En principe selon les traditions bantoues, en sa résidence de Limete, maman Marthe devrait sortir les biens de l’illustre disparu devant les notables de la famille réunis, dont l’éternel poste radio et l’irremplaçable béret Munyere, pour en définir les nouvelles affectations. Mais comme je ne suis ni de la famille biologique, ni de la famille politique, j’essaie de faire mon bilan de loin, en tant qu’historien du présent. Après tout,  nous avons tous, de près ou de loin, quelque chose de Tshisekedi.

L’héritage d’Etienne Tshisekedi peut se résumer en trois points : l’héritage idéologique, l’héritage politique et l’héritage familial.

I.L’héritage idéologique

L’héritage idéologique de Tshisekedi va au-delà de la politique. C’est à ce niveau que Tshisekedi aura influencé presque tous ses compatriotes contemporains. Cet héritage idéologique se résume en trois concepts : La résistance, l’état de droit et le peuple d’abord. Tshisekedi a réussi à résumer sa pensée politique en quelques mots, mais bien plus en symboliques.  C’est surtout cela qui a fait sa force en terme de communication politique. En résumé, on peut dire que son objectif était l’état de droit, ses moyens : le peuple d’abord, sa stratégie : la résistance.

1/ L’objectif : état de droit

C’est cet objectif qui est à la base de la lettre des treize parlementaires qui symbolise la création de l’UDPS le 15 février 1982. Le parti s’est donné pour objectif la création  au Zaïre d’un état de droit face à la dictature de Mobutu. Ce mot est resté un refrain dans la bouche d’Etienne  Tshisekedi et Félix Tshisekedi en  fait désormais son héritage privilégié au point que ce dernier ne peut accorder une interview sans l’évoquer.

C’est cette lutte pour un Etat de droit et la démocratie qui ont amené certains à le désigner à tort comme ‘’le Père de la démocratie’’, alors que historiquement, le Congo indépendant a été déjà démocratique avant que Mobutu n’instaure la dictature. Le Président Kasa-Vubu et le Premier Ministre Lumumba ont été démocratiquement élus. C’est en souvenir de ce système démocratique obstrué par Mobutu que Laurent Désiré Kabila va rebaptiser le pays ‘’République Démocratique du Congo’’, bien qu’il était loin d’être démocrate lui-même.

2/ Les moyens : le peuple d’abord

Son parti s’appelle UDPS : Union pour la Démocratie et le Progrès Social. Or qui dit démocratie, dit peuple. Face au tout puissant Mobutu, Tshisekedi se choisit un allié aussi puissant : le peuple. Ce peuple qu’il peut mobiliser et envoyer dans la rue même  sans bouger de chez lui. Pour Tshisekedi, tout se résume au ‘’peuple’’ parce que son parti vise le progrès social : il travaille pour le peuple, son gouvernement, c’est le gouvernement du peuple. Le mot peuple était omniprésent dans sa bouche qu’il l’employait parfois à tort sans se rendre compte : A la question de savoir quel était son programme en tant que Premier Ministre: il répondit : ‘’C’est le programme du peuple.’’

3/ La stratégie : la résistance

A l’instar des grands opposants comme Gandhi et Mandela, Etienne Tshisekei a choisi la résistance pacifique comme stratégie de lutte. Il a ainsi développé des méthodes de résistance comme les manifestations de rue et les villes mortes.  Tshisekedi ne poussait pas seulement le peuple dans la rue, mais se plaçait lui-même souvent en première ligne. Il a affronté à plusieurs reprises les militaires de Mobutu au corps à corps. Face à l’armée de Mobutu et aux méthodes autoritaires de Laurent Désiré Kabila, il a développé la contestation comme credo politique   et il est resté constant dans son combat.  Il disait non à tout, même parfois sans se donner du temps d’examiner la question, si bien que Jeune Afrique le qualifia de ‘’Monsieur Non !’’ Imperturbable et toujours capable de rebondir ses détracteurs le donnaient au fond du gouffre, ce qui lui a valu le surnom de ‘’Sphinx de Limete’’, le sphinx  qui rebondit toujours de ses cendres.

4/ La symbolique 

Tshisekedi aura été un grand communicateur politique. Si Lumumba,  Mobutu et Laurent Désiré Kabila  étaient des grands tribuns, Tshisekedi qui n’était pas un grand discoureur  a réussi  à résumer sa pensée politique en quelques mots comme ‘’le peuple d’abord’’. Mais surtout  il a réussi à  trouver des symboles comme l’index et le majeur levés qui indiquent le ‘’V’’ de la victoire, mais aussi le béret Munyere qu’il a adopté et qui  incarne symboliquement l’identité UDPS.

Cet héritage idéologique de Tshisekedi va au-delà de l’UDPS, au-delà même de la sphère politique. Tshisekedi a communiqué aux congolais l’esprit de revendication de leurs droits, de la résistance face à l’injustice et face à la dictature.

II.L’héritage politique

L’homme incarne toute une école en politique. Il a réussi non seulement à supplanter tous ses compagnons avec qui il a fondé le parti, mais il était  devenu un modèle pour plusieurs jeunes  congolais qui se sont lancés par la suite en politique. On peut regrouper l’école tshisekediste en quatre classes :

Les compagnons de lutte

Alors qu’ils ont ensemble formé le parti, Tshisekedi finira par incarner et personnifier ce parti et en devenir le leader principal. Certains se sont inclinés devant ce leadership naturel, d’autres comme Kibasa lui ont résisté et ont créé des ailes du parti, mais qui ne peuvent pas concurrencer l’UDPS d’Etienne Tshisekedi.

Les enfants  légitimes

L’UDPS a séduit plusieurs jeunes de l’époque qui se lançaient en politique. Plusieurs cadres ont adhéré à ce parti et y ont fait carrière. Certains sont restés fidèles  jusqu’à la mort d’Etienne Tshisekedi ou presque. On peut citer notamment Mubake, Me Mukendi, Massamba, Tshibala, Badibanga, Loseke,  Moleka, etc.

Les enfants égarés

Ce sont ceux qui soit sont  nés dans la maison UDPS  et ont quitté le parti pour évoluer ailleurs, ou soit sont nés ailleurs et ont une histoire avec l’UDPS. Ils  ont tous gardé quelque chose de  Tshisekedi partout où ils sont allés. Font partie de cette catégorie des personnalités comme François Mwamba, Eve Bazaiba, Emmanuel Shadary, Vital Kamehre,  etc.

Les enfants  illégitimes

Ce sont des personnalités qui ont été séduites par Tshisekedi mais qui ont résisté à la tentation d’adhérer à l’UDPS. Ils ont formé leurs partis politiques pour garder leur liberté d’action mais qui parfois sont plus tshisekedistes que les fils légitimes. De ce lot il y a par exemple celui qu’on a appelé à l’époque  l’enfant terrible de l’opposition, Joseph  Olengakoy, Jacques Matanda, Franck Diongo, Jean-Claude Mvuemba, Martin Fayulu, Jean-Pierre Lisanga Bonganga etc. Ils ont pour la plupart adopté le béret Munyere et les deux doigts en l’air comme signe extérieur de leur appartenance idéologique.

Ces personnalités, qu’elles  soient restés fidèles ou pas, ont été forgés dans le moule de l’Udps et abondamment influencés par Tshisekedi au point que cela transparaît sur leur comportement  quel que soit le courant politique où elles évoluent aujourd’hui.

III.L’héritage familial

A l’instar d’autres résistants comme Laurent-Désiré Kabila ou Antoine Gizenga, on peut dire qu’Etienne Tshisekedi n’a pas travaillé en vain, même s’il n’est pas devenu Président. Laurent-Désiré Kabila a lutté toute sa vie et n’est  resté  au pouvoir que pendant quatre ans pour que son fils Joseph Kabila en jouisse réellement. Antoine Gizenga de même a résisté pendant toutes ces années pour être Premier Ministre pendant quelques  mois seulement avant de laisser sa place à son ‘’neveu’’ Adolphe Muzito. De même, Tshisekedi a lutté pendant trente-huit ans pour permettre à son fils d’accéder au pouvoir. Les retombées pour la famille qui a payé elle aussi le prix de la lutte sont de taille. Son frère, Mgr Mulumba a même repris du service après sa retraite comme Chef de la maison civile du Chef de l’Etat.

Le Mythe

La force de Tshisekedi, c’est le mythe qu’il a construit autour de lui. Il a été nommé trois fois, mais il n’a presque jamais travaillé comme Premier Ministre. On ne saura jamais s’il était capable de traduire sa pensée politique en action. Un autre mythe, c’est aussi la manière dont ses fils légitimes qui ont accédé à la primature ont géré le pays. Au-delà de la trahison, leurs limites en matière de gestion se sont révélées au grand jour. Le  mythe, c’est encore la gestion de Félix Tshisekedi depuis qu’il est au pouvoir.  Il fait certes preuve de bonne foi, mais il est rattrapé par une carence criante des compétences, alors que l’UDPS était un réservoir des cadres politiques. L’organisation approximative des obsèques d’Etienne Tshisekadi en est  une preuve.  Par ailleurs, la manière dont Félix Tshisekedi  gère ou ne gère pas la crise qui mine le parti jette le doute sur ses aptitudes de leader et   soulève des interrogations sur  l’avenir de l’UDPS  en l’absence d’Etienne Tshisekedi.


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